Accueil > idées/culture | Par Roger Martelli | 1er novembre 2007

Un dictionnaire sans histoire

Un Dictionnaire du communisme élaboré par Stéphane Courtois et son équipe paraît à la veille des 80 ans de la révolution d’Octobre russe. Lecture critique de Roger Martelli.

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La « Courtois team » vient de publier un nouveau livre, dans l’exacte continuité du Livre noir de 1997 . Les quatre-vingt-dix ans de la révolution d’Octobre sont ainsi l’occasion d’une ultime et globale exécution en règle. Certes, nous disent Stéphane Courtois et ses amis, le communisme doit s’examiner dans sa pluralité « des » communismes, mais cette diversité est seconde par rapport à l’essentiel : « l’Idée » égalitariste qui unifie l’ensemble « d’un » communisme unique et monolithe. Le communisme n’est plus tenu pour un processus historique mouvant, mais pour une structure intangible dont chaque manifestation n’est que l’application concrète d’une intention générale et dont le totalitarisme n’est que la forme la plus concentrée. Là est le cœur du propos de Courtois : le soviétisme dans sa forme stalinienne n’est pas une perversion mais « la » vérité du communisme, la manifestation pure de son essence ; le crime de masse n’est pas un trait de conjoncture, mais la conséquence littérale du parti pris de la « dictature du prolétariat ». Courtois n’invente rien : l’essentiel de la thèse était déjà dans Le Passé d’une illusion en 1995 . François Furet voyait en effet dans « l’alibéralisme » , dans la critique radicale du libéralisme du capital, la matrice de tous les dérapages ultérieurs. Or, ce qui chez Furet était une démonstration discutable mais brillante devient une vulgate avec Courtois : tout antilibéralisme, tout anticapitalisme, à la limite toute velléité de transformation sociale sont du communisme, et donc portent un totalitarisme en puissance. Curieusement, à suivre le nouveau Dictionnaire, le communisme se décline au présent : « l’illusion » persiste manifestement très au-delà de l’espace communiste stricto sensu . Le lecteur aura ainsi la surprise de découvrir que l’altermondialisme en bloc est un communisme et José Bové ne manquera pas, en découvrant ce livre, d’aller dare-dare réclamer sa carte, place du Colonel-Fabien !

COMMUNISME DU XXème SIECLE

Courtois fête donc à sa manière l’anniversaire de l’Octobre russe, comme s’il devait être le dernier. Profiter de l’événement pour réfléchir sur sa place et ses effets ? Pourquoi pas. Mais alors, autant le faire sérieusement. La démarche de Courtois a l’avantage de chercher ce qui raccorde entre eux les phénomènes qui ont été la chair du phénomène communiste pendant quelques décennies. Son défaut rédhibitoire est de prendre les idéologies du communisme au mot. Ainsi, le stalinisme s’est voulu un système intégré, dans lequel chaque discours et chaque acte étaient une pièce d’une vaste entreprise dont le terme devait être la révolution mondiale et la victoire universelle du soviétisme stalinien. Sans doute y a-t-il : mais pas d’abord dans le discours : une certaine cohérence dans cet objet historique singulier, qui ne relève pas seulement de la catégorie du pluriel et qui restera pour nous « le communisme du XXe siècle ». Mais s’il y a une certaine unité de ce communisme-là, elle n’est pas une donnée a priori et ne découle pas du discours lui-même.

Ce que révèle l’observation du siècle n’est pas une forme unique, mais au moins quatre formes générales, que l’on ne saurait confondre sans pour autant les séparer. Il y a au départ une expérience originale et particulière, celle du socialisme russe, donnant naissance à une société concrète qui, dans les années vingt et trente, se structure en mode original et fermé de régulation économique et sociale : le système soviétique. En deuxième lieu, cette expérience devient, surtout après 1945, un modèle de portée soit directe (les avatars du soviétisme, en Europe, en Asie et en Amérique latine), soit indirecte (les effets dérivés sur les modes de régulation des sociétés capitalistes elles-mêmes). Troisièmement, l’expérience érigée en modèle universel sert de pivot à une conception de l’action politique, plus ou moins dérivée du bolchevisme initial, qui prend la forme d’un mouvement communiste très structuré, dominé par l’URSS et, pendant trois décennies, par la figure quasi religieuse de Staline. Enfin, l’expérience sert de ciment à un système symbolique et mental, un discours, une imagerie et des affects qui relient une conception du monde, de la révolution et de l’action politique et que l’on peut désigner comme la culture communiste.

Que le communisme stalinien, pendant de longues années, se soit pensé lui-même comme un objet monolithique, reposant sur le pur exercice de la volonté collective (« l’organisation décide de tout »), est une évidence. Que cette « illusion » ait eu des effets matériels l’est aussi. Mais chacune de ces quatre dimensions du communisme doit aussi s’envisager dans sa complexité et ses contradictions. Le poids du modèle n’a pas empêché la recherche de voies originales, tellement vivaces que le « centre » soviétique a tout fait, à plusieurs reprises, pour en freiner l’expansion. L’existence d’un mouvement communiste international rigide n’annule pas le fait que l’insertion de ce mouvement dans les réalités continentales et nationales a produit des objets singuliers (des partis politiques) insérés dans un tissu qu’ils façonnent mais qui les façonne en retour. Quant au dogme de ce qui fut longtemps le « marxisme-léninisme », il n’a pas annihilé la recherche de pensées originales, hétérodoxes, au final « hérétiques ». Le stalinisme a dominé le communisme de ce siècle ; ce n’est pas pour autant que le communisme s’est réduit au stalinisme. Il a inclus de l’antistalinisme avéré et du non-stalinisme...

COMPLOT ET FATALITE

Pour la « méthode Courtois », l’histoire relève tantôt des catégories du complot, tantôt de celle de la fatalité. Or elle ne se réduit ni à l’une ni à l’autre. L’histoire n’est pas le fruit de la libre volonté et le communisme a ses déterminations lourdes : celui de la guerre et de la « brutalisation » générale qu’elle suscite, celui de l’arriération russe, celui du mythe des révolutions des XVIIIe et XIXe siècles. Mais la détermination n’implique pas l’enchaînement inexorable des causes et des conséquences : l’histoire procède de choix, parfois lucides, parfois baignés d’illusions. Tout choix est une bifurcation, une option entre plusieurs possibles, qui l’emporte sur d’autres et qui, ce faisant, infléchit le cours de l’histoire. Il n’était pas écrit par avance que les bolcheviks russes suivraient Lénine et s’engageraient si vite dans la seconde phase révolutionnaire, après le choc d’avril 1917. Il n’était pas écrit que les bolcheviks accepteraient les élections à la Constituante, au début de 1918, puis dissoudraient l’Assemblée élue. Il n’y avait rien de fatal à ce que Lénine choisisse l’option de la NEP en 1921 et que Staline accepterait la logique du Front populaire en 1934, etc.

QU’EN RESTE-T-IL ?

Il y eut un communisme du XXe siècle. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? L’expérience fondatrice est forclose et relève désormais de l’observation acérée des historiens. Le modèle social s’est épuisé, faute de renouvellement, entraîné par ses pentes étatistes qui ont exacerbé sa rigidité et précipité son obsolescence. La structure politique (le « parti communiste » de souche bolchevique) est vraisemblablement arrivée à son point d’extinction. Elle peut encore servir d’enveloppe à l’action communiste, parfois de façon importante (pensons au communisme asiatique), mais sa force propulsive et son universalité ont disparu. Quant à la culture, elle n’existe plus que sous forme d’un noyau préexistant (la culture « marxiste » du mouvement ouvrier, qui n’apparaît pas en 1917...) ou sous la forme d’images et de mots qui ne font plus toujours système.

Reste la question du communisme proprement dit, mais elle ne se posera pas ici dans les termes de Courtois et de ses compagnons. On peut convenir avec les auteurs du Dictionnaire qu’un cycle s’est achevé avec la chute de l’URSS et de son empire. On peut penser, par exemple, que la tentative de mise en application du parti pris communiste initial sous la forme de formations sociales et d’Etats explicitement communistes oblige, par son échec massif, à réinvestir les valeurs initiales dans des synthèses ouvertement et consciemment postcommunistes. Mais on peut aussi considérer que la fin du soviétisme clôt irrémédiablement, non pas le cycle du communisme en général, mais d’une forme historique du communisme (le communisme de souche bolchevique) que le XXe siècle a imposé et refaçonné à plusieurs reprises, sans parvenir pour autant à le transformer. Ce qu’il adviendra ensuite ne relève plus de la pratique historienne mais du libre choix politique...

R.M.

Paru dans Regards n°45, Novembre 2007

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