Accueil > idées/culture | Par Bernard Andrieu | 1er juin 1999

Un eugénisme qui ne dit pas son nom

Les femmes handicapées mentales sont deux fois plus stérilisées que les femmes de l’ensemble de la population. La révélation médiatique de ces pratiques eugénistes (1) nourrit des interrogations éthiques fondamentales.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

A propos des stérilisations sollicitées par des tiers pour des personnes estimées incapables d’élever des enfants, "ces situations ne répondent pas à la condition d’une nécessité thérapeutique, puisque la stérilisation ne soigne en rien la déficience ou la maladie mentale" (CCNE, n° 50, 14). Cette différence entre stérilisation thérapeutique et stérilisation de confort indique la limite de la relation commerciale entre un client et un praticien, retrouver une stricte déontologie se fera d’autant plus que l’éthique médicale confond l’intérêt de chacun avec les nécessités du corps social. Une stérilisation contraceptive pratiquée au cours d’une intervention chirurgicale à l’insu des patientes constituant une violation du code de déontologie.

Stérilisation thérapeutique et stérilisation de confort

La révélation médiatique (les historiens de l’eugénisme ont établi les faits dès l’après-guerre) de stérilisations d’abord pratiquées dans les pays démocratiques, a été un choc pour beaucoup. Historiquement, les stérilisations forcées ou consenties l’ont été au prix d’une idéologie juridique ou directement raciale. La Scandinavie (Danemark, Suède, Norvège) utilisait les stérilisations comme mode d’exclusion de la société au nom d’idéaux sanitaires . La France aurait été protégée de telles pratiques grâce à l’absence d’une législation. Pourtant, et sans doute en raison de cette absence, des études précises prouvent combien des stérilisations sont pratiquées sur des personnes handicapées mentales mais aussi sur des personnes de l’Assistance publique ou ayant subi cette opération durant un séjour psychiatrique. Les stérilisations ont été et sont pratiquées par des médecins au nom de ce qu’ils croient être la science médicale. Faut-il dès lors réserver le terme d’eugénisme aux seules stérilisations légalisées ou aux pratiques de stérilisations sans consentement et réalisées à l’insu du sujet. S’il est vrai, comme l’a montré Anne Carol (2), que l’eugénisme est constamment présent comme une des idéologies médicales, il faut cependant distinguer l’eugénisme institutionnel et légal de cet eugénisme négatif et caché. L’enjeu de la découverte de la stérilisation implicite et discrète, surtout pour les personnes ayant eu à la subir, se trouve dans la difficulté d’évaluer la réelle ampleur du phénomène. L’avantage, si je puis dire, de la législation eugéniste réside, même dans l’après-coup, de délimiter les périodes et de mesurer l’étendue réelle. Les nombres et les conséquences, déjà établis par des historiens comme Kelves et Sutter, sont désormais accessibles à la population (3).

Si la stérilisation est interdite, elle est pratiquée le plus souvent à la demande des parents (4) par des médecins au nom d’un principe de précaution : la société a-t-elle donné aux associations, sur lesquelles on voudrait porter l’accusation, de développer d’autres stratégies à court terme et surtout sur le long terme ? Cette élimination de la procréation est à comprendre comme un eugénisme négatif, eugénisme dénoncé justement pour les personnes handicapées, mais largement acceptée par l’idéologie sociale. Comme le rappelle Benoît Massin, "l’eugénisme, cette « biopolitique de la population » signifie l’irruption du pouvoir médical dans la sphère de l’intimité sexuelle et familiale" (5).

La difficulté française d’une évaluation, et plus encore d’une enquête officielle dirigée par l’IGAS sur les seuls hôpitaux publics, tient au secret médical. Ceux-là même qui connaissaient les stérilisations depuis une trentaine d’années, n’hésitent pas à en appeler à la violation des dossiers médicaux pour excuser leur geste. La faute est-elle plus grave d’ouvrir des dossiers médicaux ou de stériliser des handicapées mentales sans avoir posé clairement la question du consentement libre et éclairé ? Fallait-il taire des chiffres, partiels et locaux certes, mais qui exprimaient la souffrance tant des travailleurs sociaux que des sujets. Cet acte éthique de publication (6), s’il a conduit à des excès (chasse aux témoins, manipulations des experts, interdiction de publication des résultats, désignations de bouc émissaire : parent, médecin, universitaire...) devrait susciter des interrogations fondamentales :1. dans l’opposition économique des hôpitaux publics et des cliniques privées, une même déontologie médicale est-elle à l’oeuvre ?2. à qui appartient le corps d’un sujet malade mental et jusqu’où peut-on en disposer ?

Evaluation du degré de conscience et stérilisation : la solution par défaut

L’enjeu d’une évaluation du degré de conscience sert d’argument à certains pour réclamer une législation sur la stérilisation : à partir d’une classification des niveaux de handicap mental, on pourrait autoriser certaines stérilisations si le handicap interdit dans un processus d’autonomiser une relation de couple. En exigeant de la personne handicapée mentale l’insertion dans une norme hétérosexuelle et féconde, la stérilisation a pu apparaître comme une solution par défaut. Ne pouvant insérer la personne dans la norme, il conviendrait de réduire son anomalie sociale en marquant le corps d’une anomalie sexuelle : sorte de retournement de l’anomalie mentale par une surdétermination de l’anomalie sexuelle. Le geste de la stérilisation pourrait-il être compris comme le règlement inconscient d’une dette éprouvée ou comme un mode d’atténuation de la culpabilité d’avoir mis au monde une personne handicapée ? Le corps social ne réclame-t-il pas aux parents par ses pratiques d’exclusion la stérilisation comme un moyen obligatoire pour la reconnaissance du handicapé comme différent ? Comme si la marque sur le corps sexuel était un mode d’inscription réel de la normativité du corps social. La normalisation stérilisante du corps handicapé ne rendra pas son degré d’acceptabilité meilleur, mais éliminerait son degré de dangerosité supposée.L’enjeu de la légitimité ou non de la stérilisation se trouve aussi dans la représentation des personnes handicapées par le corps social. Les parents, stigmatisés par le corps social, supportent le poids de la culpabilisation sociale en l’intégrant comme culpabilité individuelle. Personne ne se réjouit de stériliser mais la stérilisation est perçue comme une opération nécessaire pour l’intégration de la personne handicapée dans la norme convenue, celle de la différence neutralisée. Ainsi, la procréation est de fait neutralisée et refusée aux personnes handicapées tant par l’acceptation implicite des stérilisations que par l’absence de structures d’insertion propre à l’éducation des enfants de personnes handicapées mentales. Fortement présumée monstrueuse, la procréation de personnes handicapées est mise en perspective tant dans la représentation que dans la production, avec la procréation des personnes dites "normales".

L’argument malthusien du contrôle de la quantité et de la qualité

L’argument malthusien du contrôle de la quantité et de la qualité (7) de la population, au nom de l’immigration, semblait légitimer l’intervention sur le corps des individus. Désignés et sélectionnés à partir des stigmates, les corps sont stérilisés selon des critères fonctionnels et esthétiques : purification de la race, lutte contre la dégénérescence, éradication des anomalies. Le mythe du corps individuel parfait alimente l’imaginaire d’un corps politique homogène. Cette massification vise surtout à faire disparaître tout choix individuel dès lors que la propagande délimite la procréation. La stérilisation et la sélection luttent contre le métissage (8) dans l’illusion de produire un corps naturellement normal et idéologiquement correct.

La responsabilité des médecins qui violent la déontologie médicale, le code civil, le code de santé publique doit leur permettre de réorienter les familles vers des solutions de contraception. Mais cela ne dédouane pas le corps social de donner les moyens aux sujets handicapées mentales d’élever une famille. Le corps social est-il prêt à réduire les tutelles et à permettre à tout un chacun de disposer de soi-même librement ? L’enjeu est ici de redéfinir la personne handicapée mentale comme le fou l’a été dans les années 70 sous les coups portés contre l’asile par l’anti-psychiatrie. Le degré d’handicap ne doit plus servir d’alibi à l’aliénation d’une personne qui doit rester sujet. S’il est vrai que tout handicap ne permet pas l’usage entièrement conscient du corps, l’appareillage contraceptif plutôt que l’éradication stérilisante maintient le sujet comme une dimension potentielle. Il ne s’agit pas d’imiter le modèle normatif mais de placer tout humain dans une possibilité de projet.

* Philosophe des sciences, auteur de les Plaisirs de la chair. Une philosophie politique du corps, Paris, le Temps des Cerises, 1998 et de Médecin de son corps, préface François Dagognet, Paris PUF, Médecine et société, 1999.

1. Au cours de l’émission "la Marche du siècle" consacrée aux stérilisations le 1er octobre 1997, l’enquête des journalistes révélait un taux de 30 % dans un établissement.

2. A. Carol, 1995, Histoire de l’eugénisme en France. Les médecins et la procréation XIXe-XXe siècle, Paris, Le Seuil.

3. D.J. Kelves 1985, Au nom de l’eugénisme, génétique et politique dans le monde anglo-saxon, trad. M. Blanc, 1995, Paris, PUF. J. Sutter, 1950, l’Eugénisme. Problèmes-Méthodes-Résultats, Paris PUF.

4. A. Giami, 1987, "Les représentations de la sexualité des handicapés mentaux" dans Handicap vécu, handicap évolué, éditions J.M. Alby, P. Sanssoy, Grenoble, la Pensée sauvage, pp. 135-148.

5. Préface de Benoît Massin à l’ouvrage de Paul Weindling, 1989, l’Hygiène de la race. I. Hygiène raciale et eugénisme médical en Allemagne, 1870-1932, Paris. La Découverte, 1998, p. 5-66, ici p. 47.

6. N. Diederich, T. Greacen, 1996, "Enquête sur la sexualité et la prévention du sida chez les adultes handicapées mentales en Ile-de-France", Revue européenne du handicap mental, vol. 3, n° 9, pp. 20-32. Le conseil national du sida a adopté un rapport le 18 décembre 1997, rendu public le 13 février 1998 consacré aux maladies sexuellement transmissibles et aux handicapées mentales.

7. W.H. Schneider, 1990, Quality and Quantity, the Quest for Biologiocal Regeneration in Twentieth Century France, Cambridge University Press.

8. P.A. Taguieff, 1995, les Fins de l’antiracisme, Paris, Michalon, chap. IV, pp. 53-81. Voir aussi le Racisme, Paris, Flammarion, Dominos, 1997, notamment pp. 17-18.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • salut à titre indicatif nous sommes passés de 2000 à aujourd’hui de 1 naissance sur 800 d’enfants trisomiques à
    à peine 2/100 de ce chiffres soit une naissance sur 4000
    L’evolution prendrait elle fin avec l’homo sapiens ?

    alrico Le 18 janvier 2014 à 15:57
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?