Accueil > Société | Par Emmanuel Riondé | 1er janvier 2007

Un lieu décent pour se pendre

Le Canet porte les habits neufs de la rétention à la française : propre, neuf, clinique. Kazim Kustul, un jeune Turc qui devait se faire expulser, s’y est quand même suicidé.

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Le 9 décembre dernier, Kazim Kustul aurait dû être expulsé de France vers son pays d’origine. Mais ce jour-là, c’est le cercueil dans lequel se trouvait son corps qui est parti de Marseille pour la Turquie. Huit jours plus tôt, dans sa cellule du centre de rétention du Canet, ce jeune Turc de 22 ans, lutteur à ses heures, ayant de la famille dans la région, avait choisi de se pendre. Enfermé depuis le 22 novembre, après un contrôle sur un chantier, il était placé sous le coup d’un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière. Kazim Kustul n’a pas supporté et s’est suicidé. L’enquête ouverte devra en dire plus sur les circonstances de sa mort et donner les raisons de l’intervention tardive des policiers. Quelques jours plus tard, un autre « retenu » du Canet, Egyptien de 32 ans, a lui aussi tenté de se donner la mort. Son codétenu a pu l’en empêcher in extremis.

25 000 RECONDUITES

Le renforcement des prérogatives des CRA (centres de rétention administrative) restera l’un des ouvrages importants d’un ministre de l’Intérieur obsédé par l’objectif de 25 000 reconduites à la frontière chaque année. Dernière trouvaille : son souhait de créer un ministère de l’Immigration. La loi du 26 novembre 2003 relative à la maîtrise de l’immigration a allongé la durée possible de rétention, passée de 12 à 32 jours, des étrangers interpellés en situation irrégulière. Ce qui permet à la fois d’épuiser le temps des recours judiciaires en gardant les clandestins sous la main et de mieux préparer leur expulsion. De plus, « la capacité de rétention a fortement augmenté. Bercy a accepté de financer le développement des centres de rétention » , se félicitait Nicolas Sarkozy en juillet dernier. Un festin sécuritaire auquel tout le monde est convié : selon l’article 52 de la loi, les « conception, construction, aménagement, entretien, hôtellerie et maintenance » des centres peuvent être confiés à des entreprises publiques ou privées.

JOLIMENT BARBELÉS

A Marseille, le centre de rétention administrative : zone d’attente : direction zonale de la police aux frontières (CRA-ZA-DZPF) du Canet donne une idée de toute l’énergie déployée en la matière. Entré en fonction le 6 juin dernier, il a remplacé celui d’Arenc, longtemps l’un des pires CRA de France, pointé du doigt par le rapport Mermaz en 2000 qui avait alors estimé que « les conditions de rétention [n’étaient pas] humainement décentes » dans cet entrepôt décati planté sur les quais de la Joliette. Le Canet porte, lui, les habits neufs de la rétention à la française : il peut accueillir 171 détenus (140 en rétention, 31 en zone d’attente), comporte des emplacements pour les familles, une aire de jeux pour les enfants ; un « pôle judiciaire » (une délocalisation du tribunal de grande instance que dénoncent de nombreux avocats) à l’éclairage feutré et au parquet impeccable. Propre, neuf, clinique, caméras et murs d’enceinte joliment barbelés. Dans le document de présentation, au chapitre « volumétrie » , il est écrit que « le but est de ne rien montrer, de ne rien démontrer puisqu’il n’y a rien à voir » .

Le 10 décembre, une manifestation s’est déroulée à Marseille à la mémoire de Kazim Kustul. La rue menant au CRA était bloquée par des grilles antiémeutes. Il n’y avait rien à voir. Les CRS en rang bleuté protégeaient juste un choix de société à 17,5 millions d’euros. Le coût d’un centre offrant enfin des conditions de rétention « humainement décentes » aux enfants du Sud pour se pendre. **Emmanuel Riondé*

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