Accueil > Culture | Par Marcel Martin | 1er mars 2000

Un panorama japonais

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France-Japon : correspondances La fin de l’année 1999 et le premier trimestre de l’an 2000 sont japonais, avec plus d’une vingtaine de films visibles en salles, dans des festivals et des rétrospectives (1). Un cinéma qui s’impose par sa modernité d’écriture en même temps qu’il assume et enrichit l’héritage thématique et culturel des grands Anciens.

Au succès populaire de Takeshi Kitano, figure de proue de la production nippone et dont le dernier film, l’Eté de Kikujiro, a dépassé les 250 000 entrées, s’ajoute désormais l’engouement suscité par le "jeune" Kurosawa, qui a réussi, tardivement mais brillamment, à se faire un prénom, Kiyoshi.

Le souvenir de Akira Kurosawa, prestigieux auteur des Sept Samouraï, continue à exercer son pouvoir d’attraction, mais désormais par personne interposée depuis sa disparition. C’est l’adaptation d’un scénario de lui, Après la pluie, par son fidèle assistant, et en coproduction française, qui promet de ramener l’attention sur lui tant ce beau film est fidèle à la fois à son inspiration humaniste et à son style où l’ample et sereine respiration du récit se ponctue d’instants de violence flamboyante. Et on a retrouvé ces qualités pour l’essentiel dans un remake tardif (1965) du premier film du Maître, Sugata Sanshiro (1943), exaltation de la figure de l’inventeur du judo, à la fin du XIXe siècle, campé avec prestance par le regretté Toshiro Mifune.

Génie en noir et blanc des chefs-d’oeuvre

Parmi les autres grands Anciens, Kon Ichikawa (né en 1915) est le plus populaire au Japon. A la 4e Biennale du cinéma japonais d’Orléans, une large rétrospective a permis de revoir tous ses chefs-d’oeuvre et d’en apprécier la puissance dramatique et le raffinement visuel dans l’usage du noir et blanc : la Harpe de Birmanie, Feux dans la plaine, le Pavillon d’or, entre autres, sont de grandioses pages d’histoire mais aussi des plongées vertigineuses dans l’âme de la nation japonaise. Mais on n’a pas pu voir à Orléans le nouveau film du plus brillant représentant de la génération intermédiaire, Nagisa Oshima (né en 1932), à peine terminé, après dix ans d’inactivité, et encore en coproduction française : Gohatto traite un sujet typique du goût de l’auteur de l’Empire des sens pour la subversion des tabous, les pulsions coupables suscitées chez un groupe de samouraï par l’arrivée d’un jeune et beau garçon parmi eux.

Révélations, confirmations, nouvelles tendances

Au festival des Trois continents de Nantes, toujours riche en découvertes, on a eu la révélation de deux films modestes mais très représentatifs des tendances des jeunes auteurs, ceux-ci d’ailleurs déjà remarqués : le Bosquet ombragé, de Shinji Aoyama, sur les démêlés sentimentaux des adolescents, et Jusqu’au bout d’Akihito Shiota, où deux garnements font les 400 coups. On a eu par ailleurs la confirmation du talent original de Hirokazu Kore-Eda avec Maborosi, délicate description du travail de deuil d’une veuve éplorée, et surtout After life, très curieux essai de science-fiction sur l’espace indécis entre la vie et la mort. On a pu constater, avec Bullet Ballet et Tokyo Decadence, que les thèmes de la violence quotidienne et des errances du coeur sont à la mode, là-bas comme ici, et de façon parfois primaire.

Mais il ne faut pas manquer de voir M/Other (sortie annoncée pour le 1er mars), très remarquable chronique de la vie d’un couple en crise sous le regard de leur enfant.En 1997, quand on a découvert Kiyoshi Kurosawa (né en 1955) avec Cure, l’un de ses films les plus retentissants, il avait déjà à son actif une douzaine de longs métrages dans les genres les plus divers. Cet éclectisme témoigne de la variété de ses admirations, de Godard, auquel il a donné un coup de chapeau dans le très juvénile The excitement of Do-Re-Mi-Fa Girl, à la série B américaine, qu’il a saluée dès 1992 dans un époustouflant thriller, the Guard from the Underground, où la terreur est distillée avec la minutie et la perversion d’un maître du suspense.

Mais on aurait pu n’y voir qu’un brillant exercice de style si Cure n’avait confirmé l’exceptionnel talent de Kurosawa comme auteur complet de tous ses films, à la fois scénariste concoctant des drames psychologiques d’une haletante intensité, et metteur en scène explorant toutes les capacités de l’expression visuelle la plus élaborée. Dans Cure, dont le titre ne manque pas d’ironie car il y est question d’un cas pathologique apparemment incurable, un tueur en série parvient à hypnotiser ses victimes jusqu’à leur faire commettre des meurtres dont ils ne songent pas à nier la responsabilité même s’ils n’en comprennent pas les motivations : le coup de théâtre final, c’est que le policier qui l’a démasqué se trouve lui-même pris au piège de ses diaboliques manoeuvres.

Au-delà du tour de force dramaturgique, on peut déceler une sorte de parabole sur la perversion des esprits mise en oeuvre par la secte Aoum et génératrice d’une paranoïa sociale par ses dérapages criminels. Constat légitime, s’agissant d’un cinéaste qui se veut témoin des problèmes de la société japonaise : il a mis en scène à plusieurs reprises les "yakuzas" (2), se plaisant à les neutraliser par le ridicule, et les détraqués sexuels meurtriers de fillettes. Il s’est aussi intéressé, dans Charisma, aux débats suscités par l’écologie en montrant les démêlés autour d’un arbre réputé magique par ses gardiens mais menacé par un groupe inquiétant qui nie son pouvoir : autre parabole donc, cette fois sur la souhaitable possibilité pour chacun de choisir librement ses certitudes dans un monde en proie aux errements en tous genres. D’où une perplexité que le cinéaste exprime en ces termes : "J’ai l’impression d’être dans un monde que je ne peux plus comprendre : le Japon actuel est chaotique."

Comme nombre de ses confrères, il traite de l’intériorisation des problèmes sociaux dans la conscience individuelle, les réalisateurs d’aujourd’hui n’ayant apparemment plus ni l’ambition ni la prétention de prendre à bras le corps les grandes questions que se posent les sociétés contemporaines. Ainsi, dans Licence to live (sorti le 6 février), c’est par le biais d’une métaphore qu’il traite la difficile réinsertion d’un garçon sortant d’un coma de dix ans et qui doit en quelque sorte solliciter la "permission de vivre" afin de se réactiver en tant qu’individu.

Ayant tâté sans grande conviction de diverses activités qui semblent sans lien avec sa vie antérieure, il finit par se demander : "Ai-je existé ?" et conclut tout de même par l’affirmative. Mais c’est peut-être la société japonaise tout entière qui est amnésique, comme tant de gens qui n’ont tiré aucune leçon du passé, tels des adolescents mis en scène par un autre cinéaste, Yutaka Tsuchiya, dans the New God, où ils se font les propagandistes de la résurgente idéologie nationaliste et impérialiste qui a jadis conduit leur pays à la guerre et à la défaite.

Le Japon du jeune Kurosawa : une esthétique roborative

Le protagoniste du dernier film de Kurosawa, Vaine illusion (sortie annoncée au 2e semestre 2000) est lui aussi en proie au désarroi existentiel et, devant la violence exercée par un groupuscule fasciste sur des manifestant spécifiques, finit par constater à part soi : "Je suis de nulle part." La plupart des personnages de Kurosawa sont ainsi : mal dans leur peau, sans racines et sans attaches, à la dérive dans une société elle-même en proie au doute et au désordre. Mais d’où vient que ses films ne donnent jamais le sentiment d’une quelconque complaisance dans le nihilisme, qu’ils dégagent au contraire une constante force de (sur)vie, un roboratif optimisme existentiel ? C’est à la fois grâce à leur ascétisme dramaturgique et à la rigueur de leur mise en scène : la réalité, la vie y sont cadrées par un grand maître de l’expression visuelle qui s’impose par sa modernité d’écriture en même temps qu’il assume et enrichit l’héritage thématique et culturel de son illustre homonyme.

1. Quelques sorties de films japonais à partir de mars 2000 : Le Labyrinthe des rêves, de Sogo Ishii (en mars), M/Other de Nobuhiro Suwa (le 1er mars), Les Erotiques japonais de Tatsumi Kumashiro (après avril).Films sortis en janvier : Le Village de Nadja de Seiichi Motohashi (26/1), Bullet Ballet de Shinya Tsukamoto (26/1).Par ailleurs, à la Maison de la Culture du Japon à Paris, se tient, jusqu’à fin mars, un Festival intitulé "Yakusa d’hier et d’aujourd’hui" (renseignements : 01 44 37 95 67/68).

2. Yakusa, gangster. Film de "gangster"...

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  • Bonjour,

    Marcel Martin vient de mourir. Il a été votre collaborateur, une nécro s’impose ?

    Raphaël Bassan

    Marcel MARTIN
    (1926-2016)
    Notre confrère et ami Marcel Martin nous a quittés. Critique à Cinéma, Ecran, La
    Revue du Cinéma, La Saison Cinématographique, Les Lettres Françaises,
    Révolution, Regards et au Panorama sur France-Culture ; il est l’auteur de
    nombreux livres dont Le Langage cinématographique, Panorama du cinéma
    soviétique, Robert Flaherty, Jean Vigo, Charles Chaplin, Le Cinéma français
    depuis la guerre, Le Cinéma soviétique de Khroutchev à Gorbatchev. Chargé de
    cours aux universités de Censier et Nanterre à Paris, ainsi qu’à Concordia à
    Montréal, et Santa Barbara en Californie, il fut conférencier aux universités
    Nippon et Seishin à Tokyo. Il fit partie des sélectionneurs de la Semaine de la
    Critique de 1966 à 1983, puis de 1991 à 1997. Au sein de la FIPRESCI,
    Fédération Internationale de la Presse Cinématographique, il fut secrétaire
    général de 1972 à 1987, puis président de 1987 à 1991 et, enfin, président
    d’honneur.
    Dans La Critique de Cinéma en France (Ramsay Cinéma), Jacques Zimmer
    écrivait à son propos : « Dans un domaine (le livre du cinéma) où ils sont bien
    rares, Marcel Martin est l’auteur d’un extraordinaire best-seller : son Langage
    cinématographique, constamment réédité depuis 40 ans et traduit en dix-sept
    langues, a servi de précis d’initiation à plusieurs générations de futurs cinéastes
    ou, plus communément, de jeunes cinéphiles. Voisin d’André Bazin sur ses bases
    théoriques, Marcel Martin illustra ce passage d’une critique de sujet à une
    analyse du style, ou plus exactement d’un rééquilibrage du fond et de la forme
    tandis que, comme Sadoul, il impose une vision critique reposant sur des bases
    historiques. Dans son rapport aux grands concepteurs de l’après-guerre, sa
    « manière » se caractérise par une compétence affirmée dans « tous les
    départements du jeu » doublée d’une grande simplicité dans l’énoncé. Cette
    volonté d’intelligibilité, de netteté, de clacissisme se retrouve dans le choix de
    ses principaux supports : de Cinéma à La Revue du Cinéma en passant par
    Ecran (dont il fut rédacteur en chef), il privilégia une presse informative, à
    l’occasion pédagogique, et clairement ancrée dans des valeurs militantes. Ces
    dernières s’exprimaient en parallèle dans sa longue collaboration à la presse
    communiste (Les Lettres Françaises, Révolution). Car l’absence de tout éclat
    polémique superflu du critique comme la courtoisie du personnage ne doivent
    pas faire écran aux partis pris très vifs de celui qui, tout en demeurant un
    défenseur acharné d’une certaine tradition de qualité, se fit le héraut des
    cinématographies ignorées ou délaissées. Ecrivant, pour une enquête des
    Cahiers, que « l’attitude qui consiste à négliger des problèmes de contenu est
    typiquement de droite (…) parce qu’elle tend à tout justifier d’un point de vue
    uniquement formel », il rappelait des choix politiques qu’il savait par ailleurs
    tempérer d’un souci constant d’équilibre et de recul. » J.Z

    Raphaël Bassan Le 11 juin 2016 à 10:17
  •  
  • Ma signature a été mise automatiquement au bas du texte. Il n’est pas de moi, mais de Jacques Zimmer.

    Raphaël Bassan Le 11 juin 2016 à 10:19
  •  
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