Accueil > monde | Par Chakri Belaïd | 1er octobre 2005

Un référendum dans le chaos

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Le 15 octobre, les Irakiens se prononceront par référendum sur le projet de Constitution. Le départ des troupes américaines est lié à cette échéance. Soutenue par les dirigeants chiites et kurdes mais contestée par les délégués sunnites, son adoption est incertaine.

Entretien avec Raid Fahmi *

Le référendum peut-il avoir lieu dans le climat actuel de terreur ?

Raid Fahmi. La question ne se pose plus, ce référendum va avoir lieu. Mais est-ce le meilleur climat pour qu’il ait lieu ? La réponse est non. En Irak, il y a en moyenne 30 morts par jour au cours des derniers mois. Des assassinats politiques, crapuleux, des représailles, celles qu’on se livre entre les clans, lesquelles s’ajoutent à celles de la guérilla. Il y a un climat de terreur. Nous aurions préféré, par ailleurs, que le calendrier soit plus espacé, pour laisser à la discussion plus de temps. Mais nous pensons qu’il faut respecter les échéances du processus politique en cours ; car seul ce processus offre actuellement une perspective politique pour les Irakiens. On trouve dans le prochain référendum deux nouveaux aspects importants. Les Arabes sunnites, qui avaient appelé au boycott lors des élections législatives en janvier, s’inscrivent massivement dans leurs régions à l’ouest de l’Irak. La stratégie des leaders arabes sunnites, toutes sensibilités confondues, a changé. Ils appellent certes à aller voter « non », mais à voter ! Ce qui implique une adhésion au processus politique.

Qui a rédigé cette Constitution ? Son élaboration a-t-elle été démocratique ?

Raid Fahmi. Une commission s’est constituée de 55 membres du Parlement, reflétant l’éventail politique et les rapports de force au sein de l’Assemblée. Il fallait un consensus autant que possible entre Irakiens. Toutes les principales forces politiques étaient d’accord pour appeler à la participation de représentants des régions qui ont boycotté ou n’ont pas participé aux dernières élections. Les partis islamiques chiites et les partis kurdes ont insisté pour y associer des Arabes sunnites. En revanche, nous, communistes, plaidions pour que soient invités les représentants des différents courants politiques parmi les Arabes sunnites : les islamistes, les démocrates, les nationalistes, etc. Or, parmi les 15 membres (poids démographique en Irak) rajoutés à la Commission, on ne trouve que des anciens baasistes ultra-nationalistes, et des islamistes proches des Frères musulmans plus ou moins durs. Les démocrates ont été marginalisés. Les partis islamistes chiites voulaient que le critère sectaire et confessionnel soit retenu au détriment du critère politique, dans la composition de la commission. De cette façon, la vie politique se construit selon des bases ethniques, sectaires et non pas politiques.

Pourquoi les Arabes sunnites refusent-ils la Constitution ?

Raid Fahmi. Bien qu’étant une minorité dans le pays, les Arabes sunnites, nationalistes, considèrent que l’Irak est leur propriété. L’Etat a été sous leur contrôle depuis l’ère ottomane. Ils restent très attachés à la conception d’un Etat très centralisé et peu démocratique. Leurs interventions dans la commission allaient dans ce sens. Ils ont refusé la définition de l’identité de l’Irak proposée initialement parce qu’elle occultait, selon eux, l’appartenance arabe de l’Irak. L’article 3 du projet de la Constitution reconnaissait le caractère multi-ethnique et multiconfessionnel de l’Irak, ainsi que son appartenance au monde musulman. Mais il stipulait que seule la population arabe appartient au monde arabe. L’article a été amendé pour répondre à leurs objections, en ajoutant que l’Irak est membre fondateur et actif de la Ligue arabe.

Ils voulaient que toutes les richesses des hydrocarbures restent sous le contrôle de l’Etat central et non entre les mains des régions. Il faut savoir que les principaux gisements de pétrole se trouvent dans des régions contrôlées par les Kurdes et les Chiites. Les provinces négligées sous Saddam (chiites et kurdes), aujourd’hui sous-développées, recevront un supplément des revenus pétroliers des gisements déjà exploités. Les Arabes sunnites n’ont pas renâclé. Mais le projet de la Constitution restait ambigu quant à la répartition des richesses des prochains gisements qui seront découverts. Il y des craintes que le principe établi vaudrait pour ces futurs gisements. Qui prendra les décisions, l’Etat ou la région ? Le principal point de désaccord, c’est le fédéralisme. Les Arabes sunnites ont reconnu l’autonomie de fait, depuis 1992, du Kurdistan. Mais ils pensent que l’extension du fédéralisme au provinces du Sud ouvrira la voie à la scission du pays ! Le projet des Américains favorise l’affaiblissement de l’Etat central irakien. Ils souhaitent un Irak uni, mais avec un centre assez faible et des statuts d’autonomies fortes. Nous communistes, sommes pour le principe du fédéralisme, mais nous refusons un découpage régional sur des bases sectaires, religieux.

Etes-vous satisfait sur le fond de ce projet de Constitution ?

Raid Fahmi. Il y a beaucoup d’insuffisances dans cette Constitution. On n’y parle ni des droits des femmes, ni de culture, par exemple. Pour autant, cette Constitution reconnaît les principes de la démocratie, le respect des libertés fondamentales, la diversité des opinions. La vie des Irakiens ne sera pas régie selon la charia. Les Américains ont exercé des fortes pressions pour arriver à ce compromis. Hélas, tout ça peut être sujet à interprétation. Un gouvernement islamiste peut trouver dans la formulation des textes une légitimité pour islamiser la société. Ainsi, des articles peuvent porter atteinte aux libertés civiles et démocratiques : ceci est vrai pour l’article définissant le rapport entre l’Etat et l’islam. Tout dépend du gouvernement élu en décembre. C’est tout l’enjeu de la mobilisation pour les prochaines législatives de décembre. Tous les sunnites ne sont pas opposés à cet Etat en construction. A Bagdad, on a des intellectuels sunnites, des sunnites laïcs. Mais ils n’ont pas les moyens de s’exprimer à cause de la terreur que font régner les groupes armés et du climat de polarisation confessionnelle. Cette situation les oblige à se taire ou à se ranger. On va voir comment ces gens vont s’exprimer au cours du référendum.

Quels sont les enjeux de l’établissement de cette Constitution pour les Irakiens ?

Raid Fahmi. L’enjeu de la Constitution est de permettre la pluralisation de la vie politique, l’établissement d’institutions (Parlement, service de police, armée) plus légitimes qu’auparavant, capables de garantir le respect de l’Etat de droit. La stabilisation du pays, l’émergence de solutions politiques, d’un Etat sur des bases démocratiques et inclusif sont les conditions préalables à l’exigence du retrait des troupes américaines. Les Américains sont une force occupante et exercent à tous les niveaux un rôle politique prédominant, sans pour autant décider de tout.

Le processus politique peut-il enrayer la guérilla ?

Raid Fahmi. La capacité de la guérilla à empêcher le processus politique s’est réduite. Mais l’adoption de la Constitution et les législatives ne règleront pas le problème car elle garde une capacité de nuisance. Elle empêche la reconstruction du pays, sa stabilité. Pour deux raisons : ces guérillas tirent une grande partie de leur légitimité non pas de leur projet politique mais de l’incompétence, de la corruption, de la polarisation ethnique auxquelles contribue le gouvernement irakien. Les Américains portent une énorme responsabilité dans tout cela. La guérilla a aussi des soutiens dans les pays voisins. La Syrie comme l’Iran la financent dans la mesure où le chaos irakien empêche les Etats-Unis de se tourner vers eux. Seule une solution politique peut régler le problème de la guérilla. Il faut apporter une réponse à l’inquiétude de la masse des sunnites, à savoir qu’ils ne seront pas marginalisés et auront pleinement leur place dans toutes les institutions en voie de construction. Moqtada Sadr recrute dans les zones déshéritées et joue sur la fibre nationaliste. Il joue sur les faiblesses du gouvernement, sur le mécontentement énorme des Irakiens. Cette polarisation confessionnelle marginalise les démocrates et les laïcs. Ceux qui se trouvent dans les zones sunnites sont contraints à s’aligner ou à se réfugier derrière la guérilla, les chefs bassistes, pour trouver protection. Il faut à la fois créer les conditions pour isoler les guérillas et établir un calendrier pour le départ des troupes étrangères le plus rapidement possible.

/*Raid Fahmi est Représentant en France du Parti communiste irakien. Le parti possède des élus à l’Assemblée constituante./

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