Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 10 octobre 2012

Un regard persan

Persona non grata dans son propre pays le cinéaste iranien Abbas Kiarostami poursuit son errance créatrice au Japon avec Like Someone in Love. Un triangle amoureux rempli de faux semblants. Surprenant et convaincant.

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Il y a deux ans on craignait d’avoir perdu Abbas Kiarostami dans les collines de Toscane et d’Ombrie. Malgré, ou à cause de son casting international – Juliette Binoche, Willian Shimell - Copie Conforme déroutait, décevait, comme si une partie de la force et de la pertinence de son cinéma tenait à ce qu’il soit tourné, chez lui, en Iran, avec des acteurs qui n’en étaient pas, ou si peu. Loin d’être un choix volontaire, ce dépaysement radical tenait à l’impossibilité qui lui était faite de continuer à travailler en Iran. Et aujourd’hui encore, Kiarostami se voit condamné, par les autorités religieuses de son pays, à poursuivre son errance créatrice. Au Japon, donc.

L’histoire, comme souvent chez Kiarostami tient en peu de mots. Soit vingt quatre heures dans la vie d’une jeune femme et d’un vieillard qui ne se connaissent pas et entre lesquels vont se tisser des liens imprévus. À partir de là, Kiarostami poursuit son travail sur l’identité entamé il y a vingt ans avec Close Up, dans lequel un pauvre bougre se faisait passer pour le cinéaste Moshen Makhmalbaf. Dans Like Someone in Love c’est l’ensemble des protagonistes qui se prête au jeu des faux semblants. La jeune femme, étudiante et fiancée à une jeune garagiste, se prostitue la nuit. Son client, un vieil universitaire occupe progressivement la place d’un grand-père de pacotille. Le fiancé oscille entre deux pôles, la rassurance et l’inquiétude.


À la question de savoir pourquoi il a choisi le pays du soleil levant pour son nouveau projet, Kiarostami répond : « Eh bien parce que si je tourne au Japon, on ne me dira pas que j’ai fait un film occidental. » Un cinéaste moyen oriental qui choisit, le temps d’un film, de s’exiler en extrême-orient, la proposition tient la route. Alors que Copie Conforme se laissait happer par la beauté clichée d’une Italie touristique, Kiarostami choisit cette fois-ci de laisser le pittoresque japonais à l’extérieur. De Tokyo on ne verra, depuis l’intérieur d’un taxi, qu’une place de gare, au milieu de laquelle une grand-mère attend sa petite fille qui ne viendra pas.

C’est donc dans ce huis clos des intérieurs nippons que la mise en scène de Kiarostami se déploie de nouveau. On est frappé de retrouver alors ce « je ne ne sais quoi » qui fait la petite musique visuelle du cinéaste iranien. Oui, il y a bien un ensorcellement, extrêmement réjouissant, à percevoir dans ce drame quotidien tourné au japon le caractère persan de son réalisateur autant que l’universalité de son cinéma. Ce faisant Kiarostami amoindri la règle théorique-politique de Godard selon laquelle le cinéma, on le fait là où l’on vit, et la transpose en : on fait du cinéma là où l’on à en-vie.

Ceci étant il ne faut pas croire que les choses aient été aisées. Même lorsqu’on se nomme Kiarostami, et que l’on a été récompensé dans les plus grands festivals, même lorsqu’on a comme producteur Marin Karmitz et sa volonté de défendre une certaine tendance du cinéma d’auteur, la question du financement n’est pas de celles qui vont de soi. Après qu’Arte a refusé de s’engager sur ce film, Karmitz a pris le parti de compléter lui-même le budget, en mettant aux enchères une éponge d’Yves Klein de sa collection personnelle. Le fait est suffisamment rare dans la production française où, grâce aux préachats des chaines et aux diverses aides légales, la plupart des films se montent sans aucun investissement personnel, pour qu’il soit salué (même si tout le monde n’a pas une collection d’art moderne à disposition). Ainsi mieux que la transformation du plomb en or, il y a une certaine beauté du geste, une élégance morale à ce que l’art moderne puisse contribuer à la réalisation d’une œuvre de cinéma, contemporaine.

Car enfin il s’agit bien d’une œuvre, poursuivie par son auteur avec ce film, à l’esthétique renouvelée. À ce titre les reflets jouent un rôle majeur dans Like Someone in Love, donnant des arrières plans, des espaces, des jeux de miroirs étonnants. Karmitz raconte qu’il a vu Kiarostami « prendre son temps pour voir passer un figurant dans un reflet. Travailler avec l’acteur allait plus vite que de travailler avec le figurant ». De quoi les reflets sont-ils le nom ? Peut être d’une position miroir assujettie au film, dans laquelle le metteur en scène fait la preuve qu’il n’a finalement rien perdu de ce qui fait l’intérêt de son cinéma : son regard acéré, perçant.

Like Someone in Love, par Abbas Kiarostami. Avec Rin Takanashi, Tadashi Okuno, Ryo Kase. Sortie en salles le 10 octobre 2012.

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