Accueil > économie | Par Simon Grysole | 30 mars 2007

Une loi pour limiter les profits financiers ?

Contre la domination du capitalisme financier et son exigence de rentabilité excessive, l’économiste Frédéric lordon avance l’idée d’une limitation du taux de profit à imposer aux actionnaires.

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En 1998, l’association ATTAC naissait autour de l’idée d’une taxe sur les transactions monétaires internationales. La taxe Tobin proposait de taxer faiblement (entre 0,1 et 0,01 %) les mouvements spéculatifs, de manière à diminuer ses impacts négatifs sur l’économie productive. L’économiste Frédéric Lordon propose une autre mesure : le SLAM. 

Elle consiste à imposer un taux de profit plafond aux actionnaires, dans un contexte où la finance est en train d’exiger des marges de bénéfices jamais vues auparavant. En France, la norme du taux de profit se situait autour de 2 à 3 % jusque dans les années 80. Dans les années 90, la finance réclame 10 % de taux de rentabilité, puis au début des années 2000 on passe à 15 %. Désormais on tend vers l’exigence des 20 % ! Contrairement à la taxe Tobin, l’idée du SLAM permet de s’attaquer directement au mécanisme du profit dans ce capitalisme débridé, et de mettre ainsi en place un rapport de force plus important face à l’offensive libérale des vingt dernières années.

1986 : une année charnière

Selon F.Lordon, le capitalisme financier aurait pris le pas sur le capitalisme industriel. Selon lui, c’est la loi de déréglementation financière de 1986 ( votée sous le gouvernement socialiste de Bérégovoy) qui est au départ de ce phénomène en France : elle engendre alors la libre circulation des capitaux internationaux et organise la liquidité du marché boursier (c’est à dire le fait de pouvoir vendre un stock d’actions immédiatement : on peut alors quitter le capital d’une entreprise aussi vite qu’on y est rentré). Pour l’économiste, cette date constitue même « l’événement le plus structurant de la société française sur le demi-siècle écoulé ».

Depuis, la finance peut exercer des pouvoirs tyranniques sur les entreprises dont elle détient le contrôle capitalistique. Les sociétés sont sommées de dégager des bénéfices à un niveau presque irréel. C’est donc par des moyens détournés que cela va être possible : à l’intérieur d’un même groupe, des entreprises profitables - voir très profitables -, vont être fermées ou vendues du fait d’un profit inférieur au niveau de 15 ou 20 % fixé par les actionnaires. Ou encore avec le mécanisme du « buy-back » : l’entreprise rachète ses propres actions afin de fournir des liquidités aux actionnaires, détournant ainsi les fonds de l’entreprise qui devraient aller à l’investissement productif ou à la recherche.

9 % de taux de profit ? On ferme !

Bien sûr, les entreprises sous contrôle vont être pressurisées au maximum, du gérant aux salariés jusqu’aux sous-traitants : tous auront l’injonction de dégager coûte que coûte des gains de productivité, sans droit à l’erreur. En 2005, l’usine Nestlé de Saint-Menet est fermée puisque son niveau de profit n’affichait qu’un si faible taux de 9 %, au lieu des 13 % exigés. Ainsi, alors que dans les années 80 les taux de profit moyens étaient inférieurs à 5 %, la norme désormais établie par la finance ne descend pas en-dessous des 15 %. La BNP présentait un taux de profit à moins de 3 % début 90, en 1999 elle s’engage désormais à atteindre les 18 % !

Pour F.Lordon, le seul moyen est donc « de borner réglementairement et autoritairement » le profit de la finance : « A la force, il faut opposer la force ; à celle du capital, celle de la loi : la seule à notre disposition ». Le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin, ou marge actionnariale limite autorisée) serait alors fixé à un taux de profit « raisonnable » : au niveau des taux d’intérêt en cours, auquel serait ajouté une petite prime de risque, soit à 6 %. Pour lui, il s’agit d’inverser les choses : la finance estime ce taux comme le minimum de plus value à réaliser, il faut en faire un maximum.

Financement des entreprises : la bourse peu rentable...

Il avance le SLAM comme une proposition à discuter, à compléter, même « pourquoi pas la rendre encore plus méchante ». Egalement il pense que son application peut se faire dans un premier temps au niveau national. Selon lui, la fuite des capitaux boursiers est envisageable mais non dommageable : puisque la contribution nette des marchés d’actions au financement des entreprises est de plus en plus faible en Europe, et même négative aux Etats-Unis par exemple. En effet, ce que ponctionnent les actionnaires aux entreprises devient comparable aux capitaux qu’ils investissent dans ces mêmes entreprises.

Cependant, si la taxe Tobin n’a jamais vu le jour, alors même qu’elle proposait un niveau très faible d’imposition, on peut redouter que le SLAM n’ait un accueil guère plus chaleureux... Seul un mouvement social important serait en mesure d’apporter un rapport de force permettant l’imposition d’une telle mesure. F.Lordon ne se fait pas plus d’illusions : « il n’y a pas grand chose à espérer des ravis de gauche et de droite qui se succèdent indifféremment aux affaires avec des projets trop semblables : comme celui de faire voter une constitution européenne célébrant dans la partie « droits fondamentaux » la libre circulation des capitaux-, le mouvement doit venir d’ailleurs ».

NB  : Les citations de Frédéric Lordon sont extraites de son article paru dans le Monde diplomatique de février 2007 : http://www.monde-diplomatique.fr/2007/02/LORDON/14458

Frédéric Lordon :

Directeur de recherche au CNRS, en économie théorique et appliquée, il a notamment écrit :

Fonds de pension, piège à cons ? Mirage de la démocratie actionnariale, Liber/raisons d’agir, 2000.

Et la vertu sauvera le monde...Après la débâcle financière, le salut par l’« éthique » ? Raisons d’agir, 2003

Douze économistes contre le projet de constitution européenne, l’Harmattan, 2005 (avec M.Husson, J.Gadrey, J.Mazier, C.Ramaux, G.Raveaud, etc)

Très prochainement en ligne : une interview de Frédéric Lordon

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