Accueil > monde | Par Jackie Viruega | 1er mai 1999

Une phase tiède du développement durable

Entretien avec Riccardo Petrella

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Malgré leurs positions favorables aux mesures de protection de l’environnement, les sociétés européennes ne font rien pour éliminer les logiques qui font vraiment obstacle au développement durable. Zoom sur la situation.

Qu’en est-il du développement durable en Europe ?

Riccardo Petrella : Les Européens essaient d’appliquer concrètement, dans différents domaines, le concept de développement durable. Ils tentent d’adapter les législations actuelles pour léguer un monde vivable aux générations suivantes. Cette préoccupation a un peu modifié les mentalités européennes. L’opinion publique est favorable aux mesures qui, par exemple, améliorent l’organisation des transports urbains, la gestion de l’eau et des rivières, réduisent les émissions de CO2 et les infiltrations de nitrate et d’azote dans les sols et les nappes phréatiques... L’Europe est disponible pour minimiser les impacts négatifs sur l’environnement des activités humaines. Des actions ont été réalisées et des progrès accomplis. On constate que le développement durable fait partie intégrante des discours ; et un peu des pratiques politiques.

Mais cette évolution positive n’a pas la force nécessaire pour modifier réellement la situation. La dégradation des sols, par exemple, se poursuit dans certains pays d’agriculture intensive, les Pays-Bas ou la France. On n’a pas su, on n’a pas pu ou on n’a pas voulu modifier le mode d’exploitation agricole qui utilise massivement les produits chimiques. Des études montrent que vers 2030, l’état des sols de régions entières d’Allemagne, de France, des Pays-Bas sera catastrophique.

Les règles du jeu industriel n’ont pas davantage été changées. L’application du principe pollueur-payeur est très limitée, et ce n’est d’ailleurs pas, à mon avis, un bon outil de développement durable. Une entreprise qui en a les moyens est disposée à payer cher le droit de polluer si l’enjeu est de gagner des marchés. Elle continuera à le faire. Ensuite, pourquoi aurait-on, en payant, le droit de polluer ou d’abuser des ressources naturelles ? L’esprit du développement durable n’a pas réussi à pénétrer les entreprises. L’internalisation des coûts environnementaux n’a pratiquement pas été obtenue, les écotaxes ne sont pas vraiment opérantes.

Les transports urbains et l’organisation de la ville ne connaissent pas non plus de grands progrès. Le choix de la mobilité permanente comme mode urbain génère l’étalement géographique de la ville et l’éclatement de ses fonctions, donc la multiplication des transports. Dans ces conditions, dire que la ville est le "lieu central du développement durable" reste un discours creux. Nos sociétés se situent donc dans une phase "tiède" du développement durable. Rien n’est fait pour éliminer les logiques qui lui font vraiment obstacle.

De quelles logiques s’agit-il ?

Riccardo Petrella : La primauté du marché, l’idéologie de la compétitivité, la limitation du développement durable à la gestion des ressources naturelles sont les trois obstacles majeurs au développement durable en Europe.

Toutes les politiques de développement durable, nationales et européennes, se sont ralliées aux mécanismes du marché. L’adhésion grandissante au marché comme instrument de réalisation du développement durable est à mes yeux un contresens qui limite toute progression de ce développement durable : chaque mesure concernant l’industrie ou les transports passera par le filtre de la pertinence financière !

La logique de la compétitivité de l’industrie et de l’agriculture est le deuxième obstacle. L’une et l’autre sont disposées à faire quelque chose pour le développement durable à condition que leur compétitivité sur les marchés mondiaux ne soit pas diminuée. Selon leur raisonnement, une bonne politique environnementale est favorable à la compétitivité des entreprises, que le développement durable doit favoriser. Or, au moindre risque, elles abandonneront toute velléité de développement durable.

Troisième difficulté : faire accepter le développement durable comme un enjeu qui dépasse la gestion des ressources naturelles. Pour le grand public, il se résume souvent à préserver les plantes et les animaux. Il va bien au-delà : c’est une autre manière de produire, une autre organisation de la société, la définition d’autres priorités. Il s’agit de "vivre ensemble", de créer des structures de participation démocratique. Mais cet aspect primordial n’est pas mis en oeuvre.

Les indicateurs de développement durable et les indicateurs de pauvreté créés par les Nations unies existent-ils en Europe ?

Riccardo Petrella : Des débats ont lieu au sein des instances européennes. Des experts : souvent les experts : soulèvent de temps en temps la question de l’application des indicateurs mis au point par le PNUD. Mais il n’existe pas d’application réelle en Europe.

Ne manque-t-on pas de véritables débats, d’informations ?

Riccardo Petrella : L’information existe. On manque surtout de luttes, de stimulant pour un débat politique et un engagement. Je le répète, on est dans une phase "tiède". L’idée est acceptée que le développement durable consiste à s’occuper des arbres, des lacs... La vraie mesure pour que le développement durable soit compris comme un autre modèle de développement économique et social serait la lutte, précisément politique et sociale, qui utilise les instruments de la démocratie représentative.

Existe-t-il un apport de l’Europe aux autres continents dans le domaine du développement durable ?

Riccardo Petrella : Le développement durable sera limité tant que le monde entier ne pourra contrecarrer le pouvoir extrême des Etats-Unis de définir les problèmes à l’ordre du jour et d’imposer les décisions. Le président Bush ne voulait pas se rendre à Rio en 1992, même 48 heures avant la Conférence ! Il a accepté seulement quand il a eu l’assurance qu’aucune résolution ne remettrait en cause le niveau de vie des Etats-Unis, leur développement industriel et leurs grandes exploitations agricoles. A Kyoto, les Etats-Unis ont imposé leur solution aux problèmes climatologiques et des émissions de CO2 : elle passe par le marché et par la vente du droit de polluer !

Le développement durable est structurellement empêché sous la pression des Etats-Unis. Par exemple, la généralisation du principe de droit de propriété intellectuelle entraîne la transformation de toute chose en marchandise. Cette généralisation a donné au capital privé la capacité de s’approprier toutes les ressources matérielles et immatérielles : le sol, l’eau, les semences, le génome, le vivant, les espèces.

Toutes les recherches sur le génome sont libres depuis 1996 aux Etats-Unis. L’Etat ne les finance plus, le privé se les approprie. Par un vote du Parlement européen du 18 mai 1998, l’Europe a laissé la porte ouverte à la gestion privée du génome humain. Elle a introduit un certain nombre de contraintes et de restrictions mais en insistant sur la victoire probable des entreprises américaines si les entreprises européennes n’étaient pas aussi libres que leurs concurrentes. Dans ces conditions, si les intérêts privés s’approprient le capital biologique microbien, végétal, animal, humain, le développement durable ne sera plus qu’une rhétorique. Il risque de n’être appliqué nulle part ! Pour en limiter les effets, un code de conduite imposé aux entreprises pharmaceutiques et chimiques dans le monde entier, susceptible d’évaluation publique, assorti d’un pouvoir d’interdiction en cas d’infraction, serait vraiment un minimum. La lutte contre la privatisation des ressources de la planète me semble la condition du développement durable.

* Professeur à l’Université catholique de Louvain, conseiller à la Commission de l’Union européenne.

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