Accueil > monde | Par Charlotte Noblet | 1er novembre 2009

Une révolution sortie de l’église

Appelés par l’Eglise protestante, les mouvements citoyens de Leipzig atteignent leur summum le 9 octobre 1989 : près de 70 000 personnes manifesent pour appeler à la démocratie. Un mois plus tard, le Mur tombera.

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La révolution pacifique de l’automne 1989 s’est faite sur fond de révolution protestante », déclarait l’eurodéputé allemand Werner Schulz lors des commémorations du 9 octobre 1989 à Leipzig, vingt ans après. « L’appel à la non-violence des manifestants reprend l’essence même du Sermon sur la Montagne, le passage le plus révolutionnaire de l’Evangile. » A sa manière, l’un des instigateurs des mouvements civiques de Leipzig rend hommage aux églises protestantes de RDA, points de départ de la révolution de 1989. « Notre paroisse possédait tout simplement les piliers nécessaires à la révolution pacifique » , explique Christian Führer, alors pasteur de l’église Saint-Nicolas à Leipzig. « Nous avions une prière pour la paix depuis 1981, en signe de protestation contre les fusées de portée moyenne postées le long de la frontière entre la RFA et la RDA. En 1989, elle devenait hebdomadaire, le lundi à 17 heures, dans notre église située au cœur de la ville. » « L’Eglise comme espace de liberté et de réflexion, quelques mètres carrés sacrés dans une société qui dictait et contrôlait tout : c’est ce qui remplissait les églises de RDA à la fin des années 1980 » , poursuit le pasteur. L’idéologie marxiste-léniniste alors en vigueur postulait la disparition de la religion sur le chemin du communisme. Mais la RDA avait tout de même inscrit la liberté de religion dans sa constitution et s’efforçait de la respecter. De nombreux mouvements civiques se sont ainsi développés dans les églises, qu’il s’agisse de défendre la cause des femmes ou de l’environnement. Même des groupes punks donnèrent des concerts à l’intérieur d’édifices religieux. Pour les mêmes raisons, les mouvements de protestation qui menèrent aux manifestations de masse à l’automne 1989 y avaient trouvé asile. « Les églises protestantes furent le point de départ de la révolution pacifique, pas les syndicats ni les universités. Et après les prières pour la paix, qui souvent étaient devenues des forums citoyens, le public manifestait dans la rue » , décrit Werner Schulz.

DES EGLISES CITOYENNES

C’est après le travail qu’on se rendait à le lundi à l’église Saint-Nicolas. « C’était devenu un des endroits les mieux surveillés de la République » , ironise le pasteur Christian Führer, lui-même filé pendant les dernières années du régime par 28 informateurs officieux de la Stasi. « Je me rappelle très bien de la prière de la paix du lundi 4 septembre, après la pause de l’été. C’était pendant la foire internationale de Leipzig, nous savions que des journalistes de l’Ouest seraient autorisés à circuler dans la ville. A la fin du sermon, ils attendaient avec les caméras devant l’église. Des jeunes ont déroulé une banderole « Pour un pays ouvert avec des personnes libres ». Des membres de la Stasi la leur arrachèrent aussitôt des mains, les images firent le tour de la planète. Elles furent aussi captées par de nombreux foyers en RDA. » « De plus en plus de personnes rejoignaient les prières du lundi. Pourtant rien ne garantissait leur sécurité ! » , précise Hans-Jürgen Sievers, autre pasteur de Leipzig. Le rituel des prières du lundi était établi. Un cap est franchi le 25 septembre : « A la fin du sermon, les manifestants se sont dirigés vers la place centrale de la ville puis ont défilé sur les boulevards entourant le centre-ville munis de banderoles et appelant les indécis à rejoindre le cortège, le tout en scandant « Pas de violence », « Nous sommes le peuple ». » La médiatisation croissante des prières pour la paix du lundi de Leipzig donna des ailes aux citoyens d’autres villes de RDA comme Dresde ou Plauen : les manifestations s’y multiplient, chaque fois suivies de violentes arrestations. Malgré le climat de terreur ambiant, un vent de révolution souffle alors. Crescendo. Le lundi 9 octobre, juste après les festivités officiellement orchestrées pour les 40 ans de la RDA, plus de 70 000 personnes se retrouvent à Leipzig.

La tension était grande. « J’avais demandé à ma mère de s’occuper de ma fille si je ne rentrais pas le lendemain », raconte une institutrice de Dresde venue assister aux commémorations. « Je n’avais pas dit où j’allais », ajoute-t-elle les larmes aux yeux, vingt ans après. « Les chars soviétiques avaient pour ordre de rester dans les casernes, la RDA avait le destin de ses citoyens entre les mains » , contextualise Matthias Rössler, aujourd’hui président du parlement de Saxe (CDU). « Les manifestants étaient partagés entre peurs et espoirs. Beaucoup avaient en tête les massacres de Tian’anmen. » Kurt Masur, alors chef d’orchestre du Gewandhaus de Leipzig, se rappelle avec émotion son appel à la non-violence validé par les forces au pouvoir en ce 9 octobre 1989 : « Les forces de l’Etat s’attendaient à tout sauf à des bougies ! »

UN ACTE D’AUTODÉLIVRANCE

Werner Schulz, cofondateur du mouvement civique Nouveau Forum et aujourd’hui eurodéputé des Verts allemands, insiste sur cet acte d’autodélivrance des Allemands de l’Est. « Sans le 9 octobre à Leipzig, il n’y aurait eu ni chute du Mur, ni réunification de l’Allemagne. » Et de jongler entre légèreté et mots durs : « Les acteurs de la révolution pacifique de Leipzig ne sont pas montés sur les barricades, ils sont allés à l’église. Ils n’ont pas fait couler de sang mais de la cire de bougie. Ce fut une révolution humaine : le parti a pu conserver ses biens matériels et nombre de personnes au pouvoir ont gardé leur fonction. » Et de revenir sur le rôle de l’Eglise : « Seulement une minorité des paroisses avait osé s’opposer à la doctrine en vigueur à l’époque, « l’Eglise dans le socialisme ». Ce sont elles que nous devons remercier, car si elles n’étaient plus populaires depuis longtemps, elles ont su être un instant les églises du peuple et les points de départ de la révolution. » Vingt ans après, Christian Führer s’émerveille toujours de cette sortie de dictature sans recours à la violence. « Les vœux de démocratie et de liberté exprimés sur les pancartes de 1989 sont aujourd’hui exaucés » , résume le pasteur aujourd’hui à la retraite. « Nous avons toutefois besoin d’une nouvelle orientation socioéthique respectant la mentalité de partage de Jésus. Travail, prospérité et revenus devraient être partagés avec les plus faibles. Et pour ça, la révolution pacifique de 1989 ne doit pas rejoindre les livres d’histoire mais simuler la révolution de l’économie actuelle. Car il est impossible de continuer ainsi, la crise financière le confirme. » Le 9 octobre, des personnalités dont le chansonnier Wolf Biermann, l’ancien ministre des Affaires étrangères de RFA Hans-Dietrich Genscher ou encore la chancelière fraîchement réélue Angela Merkel ont rendu hommage à cet élan citoyen majeur. Plus de 100 000 personnes sont venues suivre le chemin emprunté autrefois par les manifestants. Cette fois, sans banderoles. Dans les rangs, les conversations vont bon train entre souvenirs, joie et parfois désillusions. « Nous devrions nous mobiliser pour le droit au travail pour tous », décrète un cinquantenaire un peu plus loin. Parce que la société meilleure, je l’imaginais quand même autrement ! » C.N.

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

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