Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er avril 1998

Urbanisme

Entretien avec Annie Fourcaut

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La politique de la ville, définie comme la généralisation du croisement de politiques sociales spécifiques (sociales, éducatives, économiques) sur des territoires bien circonscrits, où habitent des populations jugées dangereuses ou en danger, débute à la fin des années 70. Son histoire est donc courte et il est difficile d’en reconstituer la genèse. Quelques jalons émergent : les cités HBM avant 1914, le logement patronal dans le cadre du paternalisme, les cités-jardins de l’entre-deux-guerres, l’ordonnance du 11 octobre 1945 qui répond à la pénurie de logements. L’haussmannisation est d’abord une politique urbaine qui a pour but essentiel de résoudre la crise de la ville-centre, diagnostiquée dès 1820- 1840, et de l’adapter à la révolution industrielle. De même, pendant les Trente glorieuses, la politique de la ville est une politique du logement. Le lien entre politique sociale et politique urbaine n’existe probablement à cette époque que pour les immigrés, avec la construction des foyers Sonacotra. La croissance évite de penser le social et l’urbain simultanément. La crise multiforme actuelle explique qu’on y revienne, les hésitations des politiques de la ville s’expliquant par la nouveauté de la situation. Il y a quelques antécédents. La naissance d’une politique de logement social (HBM) fondée par la loi Siegfried de 1894, est liée aussi à un contexte de crise. La France émerge de la grande dépression des années 1880 ; elle est confrontée à la mutation de son appareil industriel et à l’exode rural. La classe ouvrière est perçue comme dangereuse, non intégrée à la société, à la fois à cause des difficultés d’apprentissage des normes industrielles, des problèmes de logement et de la montée du syndicalisme. Paris est alors une grande ville industrielle où rien n’est prévu pour le logement des classes populaires. Il en va de même dans la grande industrie, d’où les politiques paternalistes.

Le logement social, une solution urbaine à l’industrialisation

Le logement social est donc conçu comme une solution urbaine à l’industrialisation du pays. Il est d’abord refusé par les intéressés qui y voient des " casernes " auxquelles ils préfèrent leur " taudis ", comme disaient ceux qui n’y vivaient pas. Entre les deux guerres, la tendance s’inverse et la demande de logement social est forte mais les constructions ne suivent pas. Les sociétés d’HBM logent alors l’élite des classes populaires urbaines, ce qui explique sans doute une partie des difficultés actuelles face à des populations différentes. Le même phénomène se retrouve dans les cités-jardins lancées à l’initiative d’Henri Sellier, député-maire SFIO de Suresnes. Entre les années 20 et 30, les cités-jardins ont imité le modèle anglais (pavillons-jardins-rues circulaires-places), mixé les pavillons et l’habitat collectif, ou comporté pour les dernières seulement des immeubles collectifs. Elles ont des objectifs affirmés de mixité sociale et opèrent un tri des populations en faveur de l’aristocratie ouvrière et des employés des services urbains.

L’évolution des lotissements des années vingt

Le cas des lotissements défectueux des années 20 est particulièrement intéressant. A Paris et dans sa banlieue, surindustrialisés depuis la Première Guerre mondiale, la crise du logement est aiguë. Le secteur social est incapable d’offrir des logements en nombre suffisant et la réponse vient du marché immobilier libre qui propose des parcelles de 400 mètres carrés vendues à tempérament sans aménagement.500 000 à 600 000 ouvriers environ en acquièrent dans la proche couronne, à Stains, Malakoff, La Courneuve et en moyenne banlieue. Ils y construisent des pavillons. C’est un mouvement de masse. Les terrains n’ont ni eau, ni gaz, ni voirie, ni électricité, ni ramassage d’ordures. Les " mal lotis " campent dans la boue. La situation provoque un vif débat d’opinion. Le père Lhande, un jésuite, mène une enquête dans ces lotissements, où il voit la fin de la civilisation chrétienne. Entre 1925 et 1936, l’idée règne que les banlieusards vivent dans de telles conditions qu’une révolution urbaine et bolchevique est aux portes de Paris. La peur provient, comme souvent, de la nouveauté du phénomène. L’Etat, les élus, les mal lotis finissent par " bricoler " des solutions pour aménager ces terrains : loi Loucheur et loi Sarraut de 1928. Le problème ne sera totalement résolu que dans les années 1950-1960, ce qui montre la lenteur de la résolution des crises urbaines. Aujourd’hui, ces petits pavillons sont très prisés et demandés, alors qu’ils étaient un lieu stigmatisé, où régnaient, selon les observateurs extérieurs, la misère, la délinquance, la tuberculose. La stigmatisation sociale d’un lieu l’est rarement pour toujours.

Une urbanisation massive entre les années 1950-1970

La France n’a pas de mémoire des crises urbaines, ni des formes de leur résolution, phénomène paradoxal dans un pays où 80% des habitants sont citadins. Mais l’urbanisation massive s’est effectuée entre les années cinquante et soixante dix, alors qu’elle a eu lieu un siècle avant en Angleterre et trois quarts de siècle avant en Allemagne. La prise de conscience de l’urbanisation du pays et des transformations qu’elle implique se fait lentement. On oublie que la région parisienne est une terre d’immigration depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, qu’elle s’est formée de strates d’arrivées successives, de crises urbaines successives, toutes surmontées avec des moyens différents. Ces rappels permettent de replacer la crise actuelle dans une chronologie et de comprendre qu’il n’y a pas de développement linéaire en histoire urbaine.

* Historienne.

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