Accueil > Société | Par Sophie Courval | 13 novembre 2010

Urbanisme sécuritaire : un plan béton

Le revirement sécuritaire de la politique de la ville influe sur la reconfiguration urbaine à l’oeuvre dans les banlieues. Orchestrés par le gouvernement, ces aménagements semblent s’incrire dans une volonté plus large de réprimer une éventuelle guérilla urbaine

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

.

Emeutes, terrorisme, vandalisme, racket, agressions, etc. Le champ lexical de la peur, inépuisable et fort usité ces dernières années, a largement supplanté celui des déterminants socio-économiques, au point d’imposer l’approche sécuritaire comme seul prisme pertinent pour envisager les enjeux sociaux dans les banlieues. Axe central d’un nouveau mode de gouvernance, le thème de la sécurité se revendique à droite comme à gauche et irrigue abondamment le champ de la politique de la ville.

Pour preuve, le manifeste de l’association des maires de grandes villes de France, publié le 22 septembre, qui réclame une rencontre nationale autour de la sécurité qu’elle définit comme « le premier pilier de la cohésion sociale et urbaine ». Autre doléance de ces élus : avant l’emploi et l’éducation, mais après l’augmentation des effectifs de police :, le lancement d’un nouveau programme de rénovation urbaine, « Sécurité et urbanisme ». C’est aussi en substance la teneur de la circulaire interministérielle du 6 septembre qui prévoit, quant à elle, de renforcer la collaboration de la police dans l’élaboration des projets de rénovation urbaine des quartiers relevant de la politique de la ville (1).

De quoi s’agit-il ? «  L’idée est de faire du cas par cas, le plus en amont possible, pour refaire les quartiers de la façon la plus intelligente possible  », déclarait au Monde Pierre Sallenave, directeur général de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU). La plus intelligente soit, mais pour qui ? Pour quoi ? Pour le confort de la police ou pour celui des habitants ?

Un « mobilier urbain répressif  »

Cette collaboration entre policiers et urbanistes ne date pas d’hier, et on a déjà un aperçu des mesures «  intelligentes  » mises en oeuvre dans certains quartiers. En témoigne l’inventaire réalisé par le sociologue urbain Jean-Pierre Garnier (2) : résidentialisation du logement social (semi-privatisation des parties communes extérieures ; suppression des « lieux pièges », parce qu’ils encouragent les activités délictueuses : comme les recoins, les impasses, les auvents (en vue de limiter les rassemblements devants les halls) : ou parce qu’ils entravent la répression : comme les halls traversants, les coursives et les toits-terrasses (utilisés par les émeutiers pour le stockage de pierres) ; instauration « d’un mobilier urbain répressif » (bornes anti-voitures béliers, bancs anti-clochards) et d’une« végétalisation dissuasive » (buissons piquants et vénéneux le long des façades).

Ces mesures, dites de «  prévention situationnelle  » ont été introduites dès 1995, de façon non systématique, par Charles Pasqua, dans le cadre de la loi d’orientation et de programmation pour la sécurité. Ce principe s’inspire directement du concept d’espace défendable defensible space ), théorisé en 1973 par l’architecte américain Oscar Newman. Il repose sur le postulat «  qu’il existerait des espaces criminogènes  » et qu’une «  meilleure conception de notre environnement architectural permettrait de prévenir la criminalité  ». Cette conception théorique relève d’une idéologie appelée le spatialisme, qui considère qu’un certain contenant spatial peut modifier fondamentalement un contenu social, en faisant totalement abstraction des déterminants socio-économiques, voire idéologiques des problèmes.

En 2007, la loi sur la prévention de la délinquance consacre officiellement le principe de prévention situationnelle, en rendant obligatoire les études de sécurité publique, et donc la participation des services de police, dans les programmes de rénovation urbaine. Le renforcement de cette collaboration ne fut pas sans conséquences. Si au départ l’urbanisme criminogène désignait plus particulièrement un environnement urbain déshumanisant, agissant comme un véritable pousse-au-crime, il dénonce aujourd’hui une architecture favorable aux délinquants et hostile aux forces de police.

Ce glissement de «  l’espace coupable  » à «  l’espace complice  »(3), révélateur d’un véritable basculement idéologique, entraîne des réponses différentes en terme de rénovation urbaine. Dans le cas de «  l’espace coupable  », la solution envisagée était avant tout de stopper la construction des grands ensembles mais aussi «  d’humaniser  » les espaces existants. L’acception de «  l’espace complice  » se situe davantage sur le terrain de la répression et du contrôle. Les solutions architecturales devant permettre à la fois de dissuader les fauteurs de troubles et de faciliter l’intervention des forces de l’ordre en cas d’émeutes.

Encourager la « co-surveillance  »

La pratique de résidentialisation se situe davantage du côté des mesures dissuasives en favorisant le contrôle de l’intérieur. Elle s’appuie sur l’idée «  qu’un espace qui n’a pas de limite et d’affectation précise est susceptible d’être occupé de manière indue  ». L’objectif est donc de quadriller l’espace en privatisant, par exemple, les espaces verts ou les parkings autour de chaque immeuble de la cité. Permettre aux habitants de s’approprier symboliquement leur habitat ainsi délimité, encourage la « co-surveillance ». Devenus semi-privés, ces espaces ne peuvent être franchis que par les résidents locaux ou les invités reconnus. Par ailleurs, cette semi-privatisation a considérablement réduit les espaces publics, voués désormais à la circulation des habitants. Un moyen supplémentaire d’éviter les rassemblements et de favoriser le contrôle des rondes de police.

Autre stratégie mise en oeuvre ces dernières années, la démolition massive des bâtiments en vue de « casser » ces grands ensembles « complices » (on compte plus de 56 000 logements détruits au 31 décembre 2008). Largement plébiscitée par l’ANRU, cette politique de la terre brûlée s’impose aux municipalités qui, en cas de refus, risquent de voir le financement de leur politique de la ville revu à la baisse.

«  La démolition est un outil stratégique de reconquête de ces micro-territoires  », écrit Hacène Belmessous dans son dernier livre Opération banlieues . Et de raconter comment la police impose au comité d’urbanisme d’une banlieue du sud de la France le choix de démolir telle tour plutôt que celle précédemment choisie, au motif clairement énoncé que «  les forces de l’ordre puissent plus facilement intervenir pour réduire une éventuelle guérilla urbaine  ». Cette anecdote laisse entrevoir ce que cachent ces opérations de rénovation urbaine.

Sur le pied de guerre

Selon Hacène Belmessous, «  Nicolas Sarkozy a fait du contrôle des banlieues la condition nécessaire de l’exercice de son pouvoir. (...) Depuis les émeutes de l’automne 2005, il a déclaré la guerre à ces cités, territoires qui s’opposent ouvertement à sa vision sécuritaire de la paix sociale . » Loin d’être une énième théorie du complot, cette hypothèse du journaliste et chercheur repose sur un faisceau d’éléments recueillis au cours d’une enquête minutieuse : entraînement des militaires à l’action en zone urbaine, militarisation de la police, modélisation des méthodes de pacification, de répression et de contrôle des foules testées en Algérie (notamment lors de la bataille d’Alger)...

S’ajoutent à cela des dispositions institutionnelles et législatives avec, entre autres, la publication en 2008 du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale qui «  supprime la frontière entre défense nationale et sécurité intérieure, c’est-à-dire qui opère une jonction entre la sécurité intérieure et la sécurité extérieure, donc entre le militaire et le policier  ».

Dans le même ordre d’idée on notera également la création du Conseil de défense et de sécurité nationale. «  Avec cette doctrine et son organisation (...), rien n’empêche aujourd’hui le Président, en cas de crise, de faire intervenir l’armée dans les banlieues, ce qui était impossible précédemment. Or le Parlement n’a aucun moyen de lui demander des comptes, de demander par exemple l’arrêt de l’intervention des forces militaires . »

L’ensemble de ces éléments porte un éclairage inquiétant sur la circulaire du 6 septembre dernier, obligeant désormais «  la mise en oeuvre des recommandations  » énoncées dans les études de sécurité (celles-ci n’avaient jusqu’alors qu’une vocation consultative). Peu à peu le scénario d’une intervention militaire dans les banlieues françaises devient plausible. Et ça fait froid dans le dos.

Sophie Labit

 [1](2) Big Brother Awards , éd. Zones-La Découverte, 2008.

(3) « Un espace indéfendable » de Jean-Pierre Garnier, dans la revue Prétentaine n°16-17, hiver 2003-2004.

A LIRE

Opération Banlieue , d’Hacène Belmessous, La Découverte, 199 p,15 ?.

Une violence éminemment contemporaine , de Jean-Pierre Garnier, éd. Agone, 243 p, 18 ?.

L’ennemi intérieur , de Mathieu Rigouste, La Découverte, 310 p, 22 ?.

Notes

[1(1) Le Monde du 22 septembre.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?