Accueil > monde | Reportage par Christelle Gérand | 14 novembre 2012

USA : Qui veut la peau des syndicats ?

Dans une Amérique en crise, les travailleurs syndiqués servent de boucs-émissaire, mais ils ne sont pas prêts à être enterrés.

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Les brochures de la chambre de commerce de Charlotte ne cachent pas le charme de cette ville aux yeux des entreprises : « le temps de travail perdu en conflit est minimal ». A coup de lois anti-syndicales allant jusqu’à l’interdiction des conventions collectives pour les fonctionnaires, la Caroline du Nord a le plus bas taux de syndicalisation du pays : 4,1 % des travailleurs. Alors lorsque les Démocrates ont tenu leur convention à Charlotte en septembre, le syndicat des machinistes a parlé d’ « affront calculé ».

Un pari très risqué, à tout le moins. Choisir l’une des villes les plus anti-syndicales du pays pour cette démonstration d’unité qu’est la convention n’est pas anodin. Les Démocrates ont envoyé un message aux électeurs du Sud du pays, majoritairement Républicains. Mais ce faisant, ils ont tourné le dos aux syndicats, leurs alliés historiques, qui ont contribué à l’élection de Barack Obama en 2008.

Le président n’a pas dit un mot lorsque le gouverneur Républicain du Wisconsin Scott Walker a, lui aussi, voulu supprimer le droit des fonctionnaires à être protégés par des conventions collectives, suscitant des manifestations monstres l’hiver dernier. Walker a par la suite été réélu par des élections anticipées, exceptionnelles dans l’histoire du pays, et les syndicats ont perdu gros dans cet Etat très industriel. « D’autres élus, qui voulaient limiter les droits syndicaux et résoudre leurs problèmes de budget, étaient refroidis par la fronde contre Walker. Ils pourraient finalement s’enhardir », spéculait alors le New York Times.

C’est ce qui commence à se passer, y compris en terre démocrate. Dernier exemple en date à Camden, près de Philadelphie, l’une des villes les plus pauvres et dangereuses des Etats-Unis. La police municipale y a déjà subi des coupes sévères d’effectifs ces dernières années. Mais la maire Dana Redd a décidé d’aller plus loin en novembre : licencier les 273 officiers restants. Leur crime ? Bénéficier des conditions avantageuses apportées par leur convention collective. A leur place, pour gérer cette ville gangrenée par les gangs et le trafic de drogue, où près d’un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté, Camden va faire appel à des policiers non-syndiqués, mal payés et qui ne connaissent pas la ville. Bon courage à eux.

Malgré cette chasse aux sorcières, les syndicats restent puissants avec près de 12% de la population syndiquée, contre 8% en France. Et ils parviennent encore à remporter des victoires remarquées. Ainsi en septembre, les professeurs ont manifesté pour la première fois depuis vingt-cinq ans à Chicago. Rahm Emanuel, actuel maire de Chicago et ancien chef de cabinet de la Maison Blanche sous Barack Obama, s’était fait une promesse de s’attaquer au corps enseignant. A la manière d’un chef d’entreprise, l’élu Démocrate voulait fermer les établissements qui obtiennent de mauvais scores aux tests standardisés annuels, pour les remplacer par des écoles privées. Rahm Emanuel envisageait également de payer les professeurs en fonction des résultats de leurs élèves à ces tests, sans tenir compte du quartier dans lequel ils enseignent, dans une ville où 80% des écoliers des établissements publics bénéficient de repas gratuits, du fait du maigre salaire de leurs parents.

Les professeurs ont fait grève pendant huit jours d’affilée, avec le soutien total des parents auxquels ce mouvement posait pourtant des problèmes d’organisation. Comme le souligne l’historien Mark Naison : « Il n’y a pas d’autre ville où les syndicats enseignants (qui fonctionnent par ville aux Etats-Unis, ndlr) ont dit ‘trop c’est trop’. Ils ont posé les bases d’une résistance à l’école-entreprise. » Leur lutte payante a redonné du baume au cœur aux militants d’un pays où le rôle des syndicats va bien plus loin que de négocier des hausses de salaires. Aux Etats-Unis, les syndicats jouent de plus en plus un rôle de vigie des acquis sociaux comme la Sécurité Sociale, l’assurance-chômage, Medicare ou l’éducation publique. En période de crise, ils ont même encore élargi leur rôle en devenant les plus gros pourvoyeurs de formation professionnelle après l’armée, en alertant les autorités si l’un de leurs membres âgés n’a pas pris le courrier dans sa boîte aux lettres, voire même en coupant les cheveux des enfants défavorisés avant la rentrée.

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