Accueil > actu | Par Jean Caune | 1er novembre 2005

Val-de-Marne, un musée est né - Entretien avec Jean Caune

« La culture doit créer du liant »

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/culturelles menées durant les quarante dernières années, en commente les fractures et les lacunes et dessine des pistes de réflexion pour aujourd’hui. Entretien./

/Le rôle de la culture. « L’Etat ne fait que prolonger les initiatives passées, parfois en diminuant considérablement leur ampleur et leur ambition : la décentralisation, les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC), les équipements culturels de type maisons de la culture, l’aide au jeunes compagnies, etc. Pourtant, une politique culturelle devrait permettre de construire l’idée du vivre ensemble. La société française n’est plus du tout celle qu’elle était il y a dix ou quinze ans. Le grand danger, c’est la communautarisation. Une communautarisation pas simplement ethnique, mais qui se manifeste également par la séparation entre les riches et les pauvres et la ségrégation de ces derniers, les jeunes et les moins jeunes, les banlieusards et les habitants du centre-ville. Eclatée sur le plan social et économique, cette société connaît une crise de représentation. Or, qu’est-ce qu’une crise sinon le fait que quelque chose est en train de mourir tandis qu’autre chose naît dans les interstices de la vie sociale ? Aujourd’hui, il existe un mutisme complet de la part des institutions politiques, qu’elles soient locales, régionales ou nationales, sur la fonction de la culture qui consiste à opérer du liant, à donner des représentations partagées, à créer des valeurs perceptibles à travers les œuvres. Le rôle de la culture, c’est de donner un sens à une société. »/

/L’ère de la communication. « Globalement, la politique culturelle menée par les pouvoirs publics est devenue une stratégie de communication et d’image de marque. Le mouvement a débuté dans les années 1980, dominées par le fric et la vitesse. L’extase et le vertige ont masqué la profondeur de la crise économique, sociale et culturelle. Si la politique de Lang, du moins lors de son premier mandat, a eu des effets très positifs, ceux-ci n’ont peut-être pas été suffisamment réfléchis sur la longue durée. Les opérations ont toujours été de l’ordre de l’écume. Une écume qui pouvait être brillante, faire des vagues, mais qui n’a pas su : et Lang n’est pas le seul responsable, beaucoup de politiques locales le sont aussi : offrir aux équipes les conditions pour s’inscrire durablement dans la réalité urbaine, sociale et humaine du pays. Aujourd’hui, l’accent est mis sur la création d’événements de type fête de la musique ou du patrimoine qui servent souvent d’alibi. Une politique n’est pas faite de la juxtaposition d’événements : les actions pour le livre, le patrimoine ou la musique ne doivent pas se manifester une seule fois dans l’année. Seul compte, à notre époque, ce qui s’inscrit comme un éclair dans le firmament. On ne se pose pas la question des traces, on ne s’interroge pas sur la manière de faire perdurer les effets. Un événement ne vaut, pourtant, que s’il se prolonge dans la durée et dans l’espace. Malheureusement, la culture n’est plus qu’un sémaphore, quelque chose destiné à se voir de loin. »/

/L’invention sur le terrain. « Pendant très longtemps, l’Etat exerçait en France une tutelle à la fois morale et intellectuelle sur les politiques culturelles. Il avait une mission régalienne. Son rôle a été fondamental dans les années 1960 : il était alors initiateur et accompagnateur. Aujourd’hui, il est admis et mis en pratique que les politiques culturelles doivent être multiples. On a pris conscience que c’est sur le terrain qu’elles se jouent. Les collectivités territoriales ne se contentent plus de prolonger unilatéralement les perspectives de l’Etat. La décentralisation est une réalité profonde. »/

/Pour une démocratie participative. « Il ne suffit pas de placer les gens dans un musée ou de les exhorter à aller au théâtre pour les conduire à s’intéresser à la culture. La démocratisation culturelle, comme accès du plus grand nombre aux œuvres, est totalement insuffisante. Dans une société aussi riche et développée que la nôtre, on ne peut plus se contenter d’un mouvement vertical. A côté de la démocratie représentative, sous-tendue par les élus ou par les grands artistes, on a besoin d’une démocratie participative. Il n’existe pas de culture sans réelle appropriation et participation des personnes constitutives d’un groupe. Or les pratiques amateurs, qu’elles soient de l’ordre de la peinture, de la musique ou du théâtre, ont toujours été considérées comme des pratiques mineures. L’idée de démocratie culturelle remonte aux années 1970. Il faut la retravailler pour donner, à chacun, les moyens de trouver son propre mode d’expression et de relation dans de multiples domaines de la vie : l’éducation, le travail, les loisirs... C’est une idée très différente de la démocratisation culturelle. Reprendre trente ans plus tard, sans réfléchir, le slogan d’Antoine Vitez : « un art élitaire pour tous » : est malhonnête intellectuellement. Qu’est-ce qu’un art élitaire ? Un art de qualité ? Quels en sont les critères ? Pourquoi « pour tous » ? Tout le monde n’est pas obligé d’aimer l’art contemporain, ni d’ailleurs la musique classique, la techno ou le rap ! Il serait plus pertinent, aujourd’hui, de mettre en place des actions artistiques qui permettent à chacun de se construire dans une perspective où rationalité et sensibilité se combinent pour forger cet « Homme esthétique » dont le dramaturge Friedrich Schiller rêvait et qu’il conseillait à son prince de promouvoir à travers une éducation artistique. »/

/Recueilli par Marion Rousset/

/* Jean Caune est chercheur en sciences de la communication. Comédien, metteur en scène, et directeur de la maison de la culture de Chambéry dans les années 1980. Auteur de La Culture en action : De Vilar à Lang : le sens perdu, PUG 1999, il prépare un ouvrage sur la démocratisation culturelle./

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