Monsieur cana
Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 10 décembre 2010

Vers un changement de perspectives en Palestine

La décision de Washington, rendue publique le 7 décembre, de renoncer à exercer des pressions sur le gouvernement israélien pour qu’il cesse la colonisation en Cisjordanie marque peut-être un tournant dans le dossier Palestine.

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D’abord parce qu’il acte définitivement l’incapacité de Barack Obama à faire plier ses alliés israéliens. Or, cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait pas eu à la Maison Blanche un président paraissant aussi favorable à la reconnaissance des droits du peuple palestinien et à l’application du Droit international dans la région. Cf. son discours du Caire en juillet 2009. Son engagement résolu, dès son élection, pour oeuvrer à la recherche d’une solution juste et rapide en Palestine était, on veut le croire, sincère. En témoigne la crispation qui s’est très vite établie entre Washington et Tel-aviv, notamment sur la question de la colonisation, et qui a atteint des sommets en novembre 2009 lorsque la rencontre entre Netanyahou et Obama - deux hommes qui ne s’aiment pas - n’a donné lieu a aucune déclaration commune. Mais, Rashid Khalidi l’expliquait dans nos colonnes il y a quelques mois, Barack Obama n’a pas su (voulu ?) mesurer à quel point l’amitié israélo-américaine est profondément et solidement enracinée dans l’histoire du XXème siècle, ni l’influence toujours aussi importante du lobby pro-sioniste au Congrès. Il n’a pas eu, tout simplement, la volonté ni le courage politique de sanctionner économiquement cet allié si sûr de sa position et de ses soutiens. Au contraire, l’aide économique et militaire des Etats-Unis à Israël s’est maintenue et même renforcée. Mercredi 8 décembre, la chambre des représentants américains a ainsi approuvé l’octroi d’une aide de plus de 200 millions de dollars à Israël pour le déploiement d’un système de défense antimissile censé écarter les « menaces balistiques » de Gaza et du Liban.

Sur la Palestine, Obama a déçu, n’a pas été à la hauteur des attentes. Et la claque reçue par son camp démocrate aux élections de mi-mandat du 2 novembre a probablement mis fin à ses dernières vélléités de relancer la dynamique du processus de paix. Dont acte.

Israël va donc continuer à coloniser, rendant chaque jour un peu plus illusoire la création d’un Etat palestinien dans les frontières franchies par l’armée israélienne lors de la guerre de 1967.

La nouveauté surgie de l’annonce américaine du 7 décembre, c’est qu’il va désormais le faire en toute tranquillité : cet obstacle, celui d’un président américain moins amical que ses prédécesseurs, négocié (et négocié sans reculer d’un pas puisque, en réalité, Netanyahou n’a jamais mis fin à la colonisation, au mieux a-t-elle été suspendue en Cisjordanie tandis qu’elle se poursuivait à Jérusalem-est pendant le "moratoire"...), l’actuel gouvernement israélien (coalition droite / extrême-droite) a le champ libre. Il peut continuer de bâtir des colonies pour fragmenter toujours un peu plus ce qui reste de la Cisjordanie. Il peut continuer d’étouffer Gaza, il peut continuer la construction du mur en le faisant largement pénétrer dans les territoires palestiniens. Rien ne s’ oppose à ces violations perpétuelles du Droit international : ni la Maison Blanche, donc, ni une Autorité nationale palestinienne aujourd’hui très affaiblie.

Ultime recours, encore et toujours, la mobilisation citoyenne internationale qui se manifeste notamment par l’initiative BDS. Pas un hasard si les amis d’Israël se mobilisent tout azimuts pour dénoncer et contrer cette campagne quitte à verser dans l’ignominie en accusant un Stéphane Hessel d’antisémitisme. Passons et revenons en Palestine.

Car, paradoxalement, maintenant qu’il a les mains libres, Israël se retrouve au pied du mur : si, hypothèse de plus en plus fréquemment évoquée, il n’y a pas d’Etat palestinien, que faire des 2,5 millions d’habitants de la Cisjordanie ? Les cantonner dans des bantoustans économiques, peut-être nantis de statuts alambiqués (cantons...) mais qui, pour parler cru, seront des réserves d’autochtones dépossédés de leur terre ? Auquel cas, la comparaison avec le régime d’apartheid sud-africain sera renforcée, légitimée et Israël aura bien du mal à continuer de se parer de ses habits de "plus grande démocratie du Proche-Orient". Même auprès de ses amis qui jusqu’à ce jour, pouvaient se réfugier derrière le "processus de paix" pour se voiler la face.

Que faire, dès lors, pour, tout en refusant la naissance d’un Etat voisin, ne pas perdre ce précieux label "démocratie", hypocrite garantie d’un ancrage au "monde occidental" ? Se rapprocher d’une solution dans laquelle l’ensemble de la population des territoires accèderait au même rang de citoyenneté : les juifs sépharades et ashkénazes, les palestiniens musulmans et chrétiens, les immigrés russes, les falashas, etc. Tous citoyens d’"Israëltine" pour reprendre le terme de Ziyad Clot... Sauf que dans ce cas, c’est le projet sioniste - faire des Juifs une nation territorialisée, dans un cadre étatique, en Palestine (Alain Diechkoff) : qui s’effondre. Plus d’Etat juif, plus d’Etat hébreu. Un Etat avec des citoyens égaux en droit.

Alors Israël, petit Etat juif colonial, étriqué et consanguin ou "Palestinisraël", grande démocratie libérale proche-orientale ? Puisque les gouvernements successifs de Tel Aviv refusent de voir naître une entité palestinienne souveraine, indépendante et viable, dont l’émergence aurait apporté la réponse de deux Etat-nations vivant côte à côte, ils vont devoir choisir. Entre un repli identitaire renforcé, projet dont l’espérance de vie paraît bien courte dans un monde globalisé mais qui est bien l’option des dirigeants actuels ; et la projection dans une perspective binationale qui, pour être enthousiasmante théoriquement, est loin d’être mûrie et reste potentiellement porteuse de profonds bouleversements régionaux.

A vrai dire, ce questionnement n’est pas nouveau, il est même entravé depuis 1948 à cette impossible notion d’ "Etat juif démocratique".

Mais l’aveu d’impuissance des Etats-Unis du 7 décembre le pose avec une pertinence renouvelée. Il n’est pas innocent que depuis quelques mois déjà la thématique de l’Etat binational retrouve elle aussi une place qu’elle n’occupait plus dans le débat. Probablement entre-t-on en Palestine dans de longs mois d’immobilité politique et de faits accomplis territoriaux, comme souvent. Mais à moyen terme, il n’est pas exclu que les paradigmes et les perspectives de sortie du conflit soient en train de changer au Proche-Orient.

Emmanuel Riondé

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