Accueil > Culture | Par Muriel Steinmetz | 1er novembre 1998

Villes-refuges

Installé à Strasbourg depuis sa création, en 1993, le Parlement international des écrivains, avec Salman Rushdie comme président jusqu’en 1997, s’apprête à déménager à Bruxelles. Exil mineur, certes, mais exil.

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Le 7 novembre 1993, en direct sur Arte, Toni Morisson (prix Nobel de littérature 1993), Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, Salman Rushdie et Edouard Glissant annoncent la création du Parlement international des écrivains. L’idée est de Pierre Bourdieu. Lors d’une séance du Carrefour international des littératures, en 1991, il appelait à la création d’une " internationale des intellectuels ", susceptible d’organiser une solidarité concrète avec les écrivains menacés - dans leur travail et dans leur être - par de nouvelles formes de censure. L’objectif est aussi de créer un lieu stratégique, où s’élaboreraient de nouvelles formes d’engagement. Il ne s’agit donc pas seulement de faire un état des lieux de la liberté (le constat ne suffit pas) mais de s’attacher à donner les instruments analytiques et politiques aux écrivains en difficulté. Manière d’affirmer, haut et fort, que l’écriture ne doit pas renoncer à être agissante. Au lendemain de l’annonce, Bertrand Poirot-Delpech, dans le Monde, saluait l’initiative comme " une vraie victoire des intellectuels, digne de figurer dans leur histoire aux côtés du J’accuse de Zola en faveur de Dreyfus ". C’est qu’alors l’heure est grave, ne l’étant pas moins aujourd’hui. Car, outre l’atteinte physique à la personne de l’écrivain - c’est dire si la haine peut être aiguë - c’est l’imaginaire qui est aussi visé. Et n’est-il pas, en dernière instance, la principale victime, car on ne compte plus, de par le monde, les dénis de fiction et les dénis artistiques. En Iran, la musique est censurée. En Afghanistan, les talibans brûlent les bobines des films sans les visionner. La lecture des Mille et Une Nuits est prohibée. La fiction, dans le monde arabe, semble la plupart du temps en perdition. De surcroît - le Parlement le démontre à l’envi, preuves à l’appui - cet arasement gagne du terrain via la mondialisation, laquelle entraîne une uniformisation des comportements culturels. Aux Etats-Unis, des groupes familiaux se sont formés dans les écoles pour interdire la lecture des oeuvres de Steinbeck. Si bien que l’on peut aussi, sans risque d’erreur, parler d’un " fondamentalisme " du capitalisme américain s’exerçant à l’encontre de la culture. Les séries américaines, pour ne citer qu’elles, font encore plus intensivement le siège de la culture en Amérique latine. Epoque de dangers, qui tend à annuler les livres. Or, en bafouant ainsi l’art, l’imagination, la fiction - soit le roman, pour dire vite - on participe à une confusion monstrueuse entre imaginaire, politique et morale. C’est réduire la littérature, laquelle est invention, humour, déstabilisation des clichés, à des enjeux d’un autre ordre. Il y va là de la mort, volontairement orchestrée, de l’aptitude du détachement onirique face à un mode de pensée collectif terroriste. L’autonomie du rêve est la cible, autrement dit le langage, sa verve, ses jeux, son exubérance, au sein d’un véritable dérèglement qui conduit, au pire, à lancer une " fatwa " contre des romanciers, Salman Rushdie (bien que, sur lui, elle vienne d’être officiellement levée) et Taslima Nasreen en tête, lesquels procèdent de l’effet de vérité né de l’écriture, non d’un " régime " oppressant de vérité révélée. Si l’on refuse son droit à l’écrit, ce sera, au bout du compte, la fin d’autres rêves possibles pour toute société.

Monstrueuse confusion entre imaginaire, politique et morale

Depuis bientôt cinq ans, donc, le Parlement international des écrivains se bat, à sa manière qui n’est pas seulement discursive, même si se multiplient les séminaires. Ainsi, le 2 décembre prochain, aura lieu au Centre régional des lettres de Basse-Normandie un colloque sur le thème " L’indépendance des écrivains et des intellectuels dans l’espace arabo-musulman ". Toutefois, le principal objectif du Parlement est de mettre sur pied, en Europe mais aussi ailleurs, des " villes-refuges " pouvant accueillir les écrivains menacés dans leur pays. La Charte de ces " villes-refuges " a été créée en 1995. Hospitalité concrète. Projet sans précédent dans l’histoire. Lorsque les écrivains anti-nazis s’exilaient à l’étranger pendant la guerre, beaucoup n’étaient-ils pas à la rue ? Les "villes-refuges" servent de piste d’atterrissage aux exilés. Une bourse est versée à l’écrivain par la municipalité, un appartement est mis à disposition, ce, durant un an. Actuellement, vingt-cinq villes se sont portées candidates, Berlin et Strasbourg ayant été pionnières du genre. Caen, Venise, Göteborg, Helsinki ont suivi. Le terme de " villes-refuges " véhicule l’idée d’un individu traqué, même si tous ne sont pas dans ce cas. Certains sont censurés chez eux, ou sortent de prison dans leur pays. L’éloignement met à distance les causes et les effets éventuels du danger. Des Algériens, des Iraniens, des Ouzbecks, des Nigériens, des Vietnamiens et des Cubains ont déjà bénéficié d’une telle protection. Taslima Nasreen a été l’hôte de Berlin en 1996. Bashkim Chehu, fils du premier ministre albanais, du temps de la dictature d’Enver Hodja, est installé à Barcelone, où il peut continuer d’écrire. Il vient d’ailleurs d’être publié en espagnol. La "ville-refuge" n’est donc pas un simple asile de charité, ni l’écrivain un réfugié pesant sur la communauté d’accueil. C’est une façon forte de changer l’image de l’exilé, puisque l’acte de solidarité se mue en dispositif culturel. L’écrivain hébergé prend part à des débats, écrit, publie, peut trouver là les moyens de continuer à créer. Des Cubains, en résidence à Barcelone, y ont enfin trouvé l’opportunité d’une publication, car, chez eux, en effet, il n’y a plus ni papier, ni maisons d’édition, ni lieux où se réunir.

Les bases sont jetées pour une reconnaissance mutuelle, une découverte progressive, voire une possible intégration. A ce propos, le Parlement s’interroge sur l’éventualité d’une décélération progressive - cinq ans sont à prévoir - en cas d’intégration. Cela reste néanmoins en chantier. Quant au choix des écrivains, les dossiers présentés sont examinés par le Parlement, lequel réclame un système d’informations, d’enquête, mais aussi des traducteurs susceptibles d’apporter tous renseignements sur les intellectuels cherchant refuge. Il existe, bien sûr une hiérarchie des urgences.

Quand l’acte de solidarité se mue en dispositif culturel

L’enjeu est d’envergure et la réussite palpable, même si elle en effraie certains. Le Parlement, installé à Strasbourg depuis sa naissance, s’apprête à déménager à Bruxelles. Exil mineur, certes, mais exil tout de même. Catherine Trautmann, ministre de la Culture et maire de Strasbourg, n’a rien fait pour le retenir, quoi qu’ayant été, de longue date, associée au projet. Le Parlement a été sommé, six mois avant son départ, d’émigrer à la périphérie de la ville, dans un petit trente-cinq mètres carrés. Et madame le maire n’aura mis pas moins de dix mois pour recevoir son président. " Il y a là une volonté de nous faire partir ", nous dit Christian Salmon, le secrétaire du Parlement. Il poursuit : " les raisons profondes, même si elles sont subjectives, ressortissent d’un problème de localisme et de nombrilisme. Soutenir des initiatives que l’on ne contrôle pas politiquement car elles sont internationales, cela demande de la générosité. Je pense aux vingt-cinq " villes-refuges "... La question, pour les politiques, au fond, c’est qu’est-ce que cela va nous rapporter ? ! C’est un problème d’image ".

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