Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er décembre 1997

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"Reprendre le terrain" à La Courneuve Les crimes diminuent mais depuis les années soixante la petite et moyenne délinquance augmente sans cesse . La violence urbaine, quotidien de trop nombreux quartiers, est désormais vécue comme un danger à juguler au plus vite. Comment ? Où prend-elle sa source ? Contribution aux débats.

La violence devient un objet politique. Les mesures gouvernementales annoncées au colloque de Villepinte le 26 octobre dernier en témoignent, qui se réfèrent à un droit à la sécurité et envisagent notamment un redéploiement des moyens dans les quartiers en difficulté. Cette initiative fait écho à une prise de conscience, à un travail moins médiatisé, privé et collectif, qui mobilise ces dernières années bon nombre d’élus, de magistrats, de travailleurs sociaux, d’enseignants, de sociologues, de médecins... Le mouvement associatif s’y implique largement. Un savoir se construit sur les violences urbaines, sur l’insécurité. Observations, rencontres, colloques, livres interrogent les causes et les remèdes possibles, dont l’îlotage, réclamé à cor et à cri dans d’innombrables communes, et l’instruction civique, ministériellement louée, constituent des éléments, dans une réflexion beaucoup plus large. Ce dossier en donne à voir quelques aspects, dans un débat qui s’amorce.

La violence des jeunes, dans les cités, s’est-elle aggravée ? Le diagnostic est difficile, les actes délinquants étant mesurés par les plaintes. Une remarque préalable s’impose : dans une société pacifiée, où les crimes de sang diminuent, la petite et moyenne délinquance augmente régulièrement depuis les années soixante. Ce phénomène complexe est lié à la mutation des modes de vie, à la consommation. La simple profusion de voitures, de supermarchés, de chéquiers...provoque les dérapages de certains, du chapardage au chèque sans provision. Par ailleurs, le recours massif à la police et à la justice pour d’innombrables conflits, quelquefois bénins et autrefois réglés dans la sphère privée, reflète souvent la disparition des échanges et de la convivialité qui facilitaient les relations de voisinage dans les villes et les quartiers.

Une représentation très valorisée de la violence

Si les émeutes urbaines sont moins fréquentes parce que mieux contrôlées, un connaisseur des banlieues comme Adil Jazouli souligne l’indéniable multiplication des délits, des dégradations, dont " un tiers ou la moitié sont le fait de jeunes mineurs ". Qui, autre nouveauté, s’en prennent, depuis le milieu des années 90, aux édifices publics et parapublics, et à leurs agents. Mais ce ne sont pas des méfaits prémédités." Les bandes mafieuses organisées, quand elles existent, se protègent, ne sont pas visibles. Ceux qui insultent et cassent sont des ados, quelquefois attardés, qui profitent d’une occasion."

Gilles Poux, maire de La Courneuve, juge qu’il n’y a depuis plusieurs années " ni casse ni incendie de voitures. Même les vitres du gymnase, non protégées, à l’entrée de la cité des 4000, sont intactes." Mais il s’inquiète " des vols à l’arraché, quelquefois avec violences, au détriment des gens âgés, des femmes seules, des étrangers au quartier..."

70 agressions annuelles recensées il y a trois ans ; 180 aujourd’hui." Ce ne sont même pas des voyous, ce sont des ados, très lâches, qui n’ont pas hésité à frapper une femme de 80 ans dans l’ascenseur pour la dépouiller... Les habitants qui s’opposent à eux retrouvent leurs pneus crevés, leur paillasson souillé... Dans la cité, la peur s’installe chez les plus faibles, les plus vieux, qui ne risquaient rien autrefois. C’est insupportable."

La transgression grave qui consiste à frapper une vieille femme est, pour le sociologue David Lepoutre, l’aboutissement d’une représentation très valorisée de la violence et de l’habitude de prendre et de recevoir des coups." Un monde sans pitié ". C’est l’expression des jeunes pour décrire leur vie. La conscience de la souffrance d’autrui, déjà faible à l’adolescence, l’est encore plus chez eux." Certains jeunes ne sont socialisés que dans la rue, explique Gilles Poux. Ils n’ont ni repères ni limites. Savent-ils qu’il existe des interdits ? Un jeune de 17 ans dangereux a d’abord été un gosse en manque de sécurité, à un point terrifiant. Que la société a été incapable de prendre en charge."

Faiblesse des moyens de prévention, de médiation, équilibre instable de la police oscillant entre une absence perlée et une présence massive, dégradation économique et sociale, déficience de l’autorité publique et privée, échec scolaire et désoeuvrement : le tableau est sombre, même si les jeunes ne le voient pas toujours sous cet angle (voir article ci-contre).

Où sont les familles ? " Souvent dépassées " répond Christian Bachman, " par effet de système ". L’école ne fonctionne plus comme une promesse de réussite sociale. Les gamins veulent s’en sortir, mais comment ? Grâce au foot, au rap ? Que peuvent leur transmettre les parents ? Les jeunes font tout pour échapper à l’autorité parentale et scolaire, ajoute David Lepoutre, pour qui l’attitude des parents est parfois ambivalente : on peut être parfaitement honnête et nier les méfaits de son enfant pour préserver la réputation de sa famille. Quant aux associations, déterminantes pour la cohésion sociale, elle restent vivantes, et même pugnaces, mais elles font, dit Adil Jazouli, " ce qu’elles peuvent avec des financements ridicules " qui limitent la qualité de leurs prestations.

Pas de pitié pour les pauvres ni les déviants

Ces débordements entraînent-ils la peur ? " Quelquefois la haine et le mépris ", répond Christian Bachmann, qui s’indigne du retournement des classes moyennes américaines (voir encadré), elles-mêmes menacées par le libéralisme, contre les pauvres, considérés comme des irresponsables et sauvagement mis à l’écart." La société française n’a pas " à se la jouer quartiers sud de L. A.", devant cette petite frange de la population. C’est une société riche qui aurait les capacités de remédier au problème mais en a-t-elle la volonté politique ? " Il insiste : " Ce sont les pauvres qui ont peur, ils vivent dans l’insécurité. Les petits gamins sont extrêmement angoissés. Ils demandent de la protection contre un univers qui les terrorise...et c’est la rue qui la leur donne." La peur, quelquefois fantasmée, provient de la souffrance sociale de ceux qui sont exposés aux agissements de la culture des rues. Mais celle-ci attire aussi l’intérêt, comme l’indique le succès de films comme la Haine. Et la pitié ? Notre société ne semble pas éprouver de pitié pour les faibles, ni les déviants...

Une situation de reconstruction

Alors, quels remèdes à cette situation, tributaire pour une part, en dernier ressort, du libéralisme économique radical, qui laisse pour compte une partie de la population des pays occidentaux ? A côté des solutions économiques, " une police de proximité plus forte et plus présente, liée aux associations et aux mairies ; un minimum de sécurité pour les travailleurs sociaux " plaide Adil Jazouli." Car, assure-t-il, ils craignent pour leur intégrité physique.10 ou 20 postes par département, prévus au budget, sont vacants depuis un ou deux ans, à cause de l’insécurité." Il s’agit aussi d’inventer une école des parents ; de créer de petits groupes, " comme à Marseille, au Havre, à Pierrefitte, où, en quelques mois, la situation s’est nettement améliorée, à partir de discussions collectives avec des parents qui s’impliquent, parce que l’éducation des enfants influence directement la vie du quartier." Il réclame aussi une véritable politique d’aide scolaire, médicale, psychique, une prévention qui passe par les collèges.

Le maire de la Courneuve lance un plan d’action (encadré) et considère " les emplois-jeunes comme une piste. Les élus s’y engagent pour en faire un pôle d’attraction dans les cités. Si 100 à 200 jeunes y ont accès, une perspective s’ouvrira pour eux et fonctionnera comme un modèle pour les autres. Nous nous trouvons dans une situation de reconstruction. L’adhésion entre les jeunes et les institutions étant ce qu’elle est, les élus prennent la responsabilité de leur faire signe."

"Reprendre le terrain" à La Courneuve

La municipalité de la Courneuve s’active à poursuivre la rénovation de la cité des 4000. La barre Renoir, 360 logements dont 284 occupés, sera démolie. Prévue depuis douze ans, préparée par enquêtes auprès des locataires, l’opération est annoncée en 1996 :

" La salle a applaudi, raconte le maire. Les 300 familles concernées seront toutes relogées au premier semestre 1999. C’est le pari. Déjà, 100 relogements sont proposés et 30 réalisés. Le réaménagement du quartier s’opère avec des groupes d’habitants-relais, associés à toutes les actions. A " Renoir ", les réunions par cages d’escalier permettent aux gens de prendre la parole. L’opération coûte, certes, mais la population se l’approprie car elle y voit un espoir de reconstruire."

Une réflexion générale sur la sécurité, appuyée sur un audit et destinée à toute la ville, accompagne la rénovation. Les trafics de drogue et la délinquance relevant de la police, qui a besoin de plus de moyens, la ville s’engage, elle, dans un schéma directeur qui part du constat que les associations et les services publics [l’école (1), les crèches, la Caisse d’allocations familiales, la santé, les transports...] sont présents et actifs dans les 4000. La cité n’est pas isolée. Mais le travail se fait trop souvent sans concertation, ce qui nuit à sa cohérence. La ville décide d’en favoriser l’efficacité en se positionnant en partenaire de tous ces services. Le club prévention-éducation-insertion, qu’elle finance avec le Conseil général, le service d’accueil aux victimes...verront augmenter leurs moyens.

Les élus veulent " mettre du monde dans la rue et que ça se voit " : médiateurs sociaux et animateurs de rue auront à leur disposition des structures ouvertes, où ils pourront accueillir des jeunes sans inscription.

L’action en direction des familles consiste à réinstaurer des règles, par exemple en raccompagnant chez eux les petits dehors tard le soir. Une structure accueillera les parents, une " porte ouverte", un lieu qui les aide à se réinsérer dans le jeu social." La suspension des allocations assassine les parents et condamne encore plus les enfants, explique Gilles Poux. En revanche, si les allocations sont mises sous tutelle, elles restent la propriété familiale et les acteurs sociaux les utilisent, pour régler certaines dettes par exemple. Cette expérience a été salutaire à plus d’une famille, les replaçant dans une dynamique sociale, leur donnant un nouveau souffle." n J. V.

1. Les trois collèges de la Courneuve, classés en ZEP, regroupent les élèves de toute la ville. Il n’y a pas de collège pour les 4000. Ce découpage étudié a préservé une qualité de fonctionnement et d’enseignement, qui permet aux élèves de suivre une scolarité normale, et qui tient, au prix de nombreux efforts.

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