Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er décembre 1997

Vivre ensemble

Témoignage de Sophie Body-Gendrot

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Voir aussi A lire Les Français sont trop soucieux de cohésion sociale pour abandonner, aujourd’hui en tout cas, une politique sociale financée par les deniers publics.

La France risquerait-elle une " dérive à l’américaine " ? Cette idée m’inspire la plus grande méfiance. Les deux pays sont difficilement comparables, le nôtre est bien plus vieux que les Etats-Unis, il n’a ni la même histoire ni le même mode de peuplement, ni les mêmes valeurs.

Depuis quinze ans, les gens aisés ont massivement déserté les centre villes américains. Cet écart spatial et mental dessine la nouvelle géographie des inégalités sociales. Dans les années soixante, un tiers de la population blanche était rurale, un tiers habitait en ville, un tiers en banlieue. Aujourd’hui, la moitié réside en banlieue, un quart est resté en ville, un quart habite la campagne. La majorité des Blancs n’a aucune expérience des difficultés urbaines. Les Noirs et les Latinos connaissent à l’inverse la proximité de la pauvreté et des quartiers ingrats.

Nous n’avons pas les mêmes valeurs !

Les classes moyennes ne souhaitent plus financer, par l’impôt, des services sociaux au seul bénéfice des pauvres. Bon nombre de leurs enfants sont scolarisés dans des établissements privés et payants, de meilleure qualité. La privatisation est à leurs yeux la meilleure solution. Les Américains ont toujours eu une confiance limitée dans leurs institutions et dans l’usage public de leurs impôts. Ils pensent fondamentalement qu’un adulte doit être capable de se protéger lui-même et de protéger sa famille. Seuls 16% d’entre eux pensent que l’Etat a un rôle à jouer dans ce domaine. Bill Clinton s’est fait élire sur la promesse de réduire les fonctions étatiques. La privatisation progressive des services de communication, de transport, des crèches et des écoles s’en est suivie. Les Américains ont profité de l’essor des années 80, mais les échelons les plus bas de la société se sont appauvris. Rien n’est prévu pour aider les plus faibles. Les familles monoparentales sont captives des mauvais logements, des quartiers ghettoïsés. J’ai travaillé récemment pendant quatre mois à New York et à Chicago. Dans cette ville, j’ai dû dépenser 100 dollars par jour en taxi, faute de transports en commun. Comment les familles pauvres - dont 6 sur 10 ne possèdent pas de voiture - pourraient-elles travailler, quand elles habitent loin des bassins d’emploi ?

Du bon usage du côté entreprenant des Américains

La fin de l’aide sociale représente une période cruciale aux Etats-Unis. Les villes, exsangues financièrement, ne peuvent payer transports et garderies. Les femmes seules chargées d’enfants sont obligées de fournir des efforts considérables. Pour un salaire de misère, certaines d’entre elles partent à 5 heures du matin, prennent trois bus... Certes, dans certains quartiers où tout le monde se connaît, les gens s’organisent et font des merveilles pour assurer eux-mêmes la police, la sécurité incendie, les transports, avec des résultats magnifiques. C’est le côté ingénieux et entreprenant des Américains, que louait Tocqueville, une sorte de démocratie participative. Celle-ci ne reflète malheureusement que 10% à 15% des cas.

Si, en France, les classes moyennes continuaient à opter pour ce processus de privatisation, cette situation nous menacerait. Mais la citoyenneté reste forte en France. La cohésion nationale est presque une obsession. Même si les impôts ne font plaisir à personne, les Français sont majoritairement favorables au principe d’une politique sociale financée par les deniers publics. La solidarité s’amoindrit à certains endroits, à cause de la souffrance sociale, du chômage, du manque d’avenir, de la violence. Mais les capacités de résistance me semblent réelles en France.

* Politologue

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