Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er novembre 2009

Volker Schlöndorff « Je m’attendais à un grand renouveau intellectuel »

Alors que paraissent ses mémoires, le grand cinéaste Volker Schlöndorff revient sur son parcours cosmopolite, sur l’histoire du cinéma allemand et sur ses souvenirs de la chute du Mur.

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L’œuvre de Volker Schlöndorff est nourrie d’histoire et de politique. Avant de réaliser son premier film à l’âge de vingt-six ans, Les Désarrois de l’élève Törless , il a fait ses études en France où il est devenu cinéphile aux côtés de son ami Bertrand Tavernier. Il a été l’assistant d’Alain Resnais, de Louis Malle et de Jean-Pierre Melville. Passeur entre les cultures, grand amateur de littérature : il a adapté Grass, Musil, Böll, Proust :, Volker Schlöndorff a partagé son temps entre la France, l’Allemagne et les Etats-Unis. Il vit aujourd’hui à Berlin, « au bord d’un lac, sur une ancienne emprise du Mur, à quelques centaines de mètres des studios considérés naguère comme le berceau du cinéma » ...

Où étiez-vous quand le Mur est tombé ?

Volker Schlöndorff. J’étais à New York et j’ai décidé de rentrer tout de suite à Berlin. Je me suis découvert un élan patriotique que je ne me connaissais pas... J’ai éprouvé une véritable joie. Depuis l’âge de six ans, je ne connaissais le pays que divisé. La chute du Mur a marqué la véritable fin de la guerre et l’espoir d’un grand renouveau intellectuel. C’est à cela que je m’attendais, un peu comme dans les années 1920, durant la fin de la monarchie, et la découverte de la République, période de révolutions dans tous les arts, le Bauhaus, l’Expressionnisme, Brecht, etc. Tout ce qu’on n’avait pas connu dans notre culture durant les années 1960 et 1970, on a espéré que cela arrive. Mais cela n’est pas arrivé. Je me suis précipité à Berlin en me disant, c’est là que ça se passe, c’est là qu’il faut être maintenant, en pensant qu’il y aurait un foisonnement d’étincelles, d’histoires à vivre et à raconter, en imaginant ces deux sociétés se mélanger, s’affronter, se comparer. A l’Ouest, on s’attendait à ce que les Allemands de l’Est se repentent, qu’ils disent : « nous avons eu tort » , mais on ne peut demander à qui que ce soit de dire : « Pendant quarante ans, j’ai vécu une fausse vie. » Notre vie dans une société de marché nous a aussi été imposée par des circonstances historiques ; on ne l’a pas choisie, pas plus qu’eux n’ont choisi de vivre sous les Soviétiques. Mais une fois qu’on a grandi dans une société, qu’on y a vécu sa jeunesse, sa scolarité, on a tendance à la défendre.

Votre cinéphilie est née en France où vous avez longtemps vécu et travaillé. Vous sentez-vous un réalisateur allemand ou franco-allemand ?

V.S. Allemand ou américano-allemand pour la simple raison que les films ne circulent plus en Europe. Je ne vois presque plus de films français, peut-être un ou deux par an. Qu’ils le veuillent ou non, les Français sont un peu à l’écart. Ils sont très protégés. Le système étant autosuffisant, peut-être sont-ils moins obligés d’affronter le marché mondial. Aujourd’hui, chaque pays européen ne voit que son cinéma national et des films américains. Les voisins européens n’existent quasiment pas. Cela est très bizarre ; alors qu’économiquement, l’Europe s’unit, culturellement, chacun se referme, comme s’il avait peur de perdre sa culture. Dans les années 1960-1970, les films de la Nouvelle Vague, ceux de Bergman, de Bunuel ou de Fellini, circulaient dans toute l’Europe. Il n’y avait pas de frontières nationales. On bourlinguait beaucoup, on accompagnait nos films en Russie, en Espagne ou en Scandinavie. On travaillait pour un public global. Depuis qu’il y a la globalisation, chacun travaille pour son public national.

A Paris, nous avons quand même pu découvrir les films de la nouvelle génération allemande. Avez-vous des liens avec ces jeunes cinéastes ?

V.S. Paris est la ville du monde la plus ouverte, tout comme le réseau français de salles art et essai. Berlin ne peut pas être comparé à Paris. Je vois les films des jeunes cinéastes allemands, mais je ne crois pas qu’ils connaissent les miens, en tout cas pas les anciens. Ils sont très peu orientés vers le passé. Depuis quelques années, nous avons l’équivalent des Césars, une sorte d’Académie du cinéma allemand, qui nous permet de nous rencontrer. Mais je fréquente peu les jeunes réalisateurs, alors que j’entretiens toujours des liens très forts avec les cinéastes de ma génération ; Costa-Gavras, Herzog ou Wenders. Quand j’arrive quelque part, je repère s’il y a des vieux de la vieille et on se retrouve tout de suite. J’ai le culte de l’amitié.

Votre génération était politisée. Cela vous lie-t-il encore aujourd’hui ?

V.S. Oui. Nous étions tous des animaux politiques. Nous étions très idéologues aussi. Cela nous a barré le chemin vers le grand public : pour des raisons strictement idéologiques, on a refusé de collaborer avec des producteurs établis, avec ce qu’on appelait le cinéma à papa. Or, un producteur est un producteur. Cela a conduit à ce que l’on oublie aussi le côté art forain, spectacle du cinéma. Plus le cinéma s’ouvre vers un large public, plus il est vivant. C’est en passant par l’Amérique que je me suis rendu compte que cet élitisme était un acte très volontaire qui ne correspondait à rien dans la réalité, et que je m’en suis libéré. Si l’on faisait des films politiques, c’est aussi parce qu’il y avait une soif du public pour les films engagés. Les gens s’arrachaient L’Honneur perdu de Katharina Blum ou L’Allemagne en automne .

Ce n’est plus le cas ?

V.S. Faire un film politique aujourd’hui, c’est le bide assuré. L’année dernière, dans une école de cinéma, un élève m’a dit : « Vous, vous traitiez de grandes histoires politiques parce que vous aviez tous le trauma de la Seconde Guerre mondiale, du nazisme, mais nous, on n’a pas de trauma. » Un autre a ajouté : « Si, la famille... » C’est vrai que de nombreux films parlent de la famille. Les jeunes cinéastes de l’Ecole de Berlin : expression que personne ne connaît à Berlin ! :, Christian Petzoldt, Hans Weingartner et les autres, ont réagi au cinéma allemand qui les a précédés et qui, pendant vingt ans, a imité, sans en avoir les moyens, Hollywood et les films de genre. Ces nouveaux cinéastes ont réinventé un cinéma d’auteur à la première personne, dans un style parfois documentaire. S’ils sont politisés, c’est dans leurs choix esthétiques, pas dans leurs sujets. Je crois qu’on ne peut être engagé que si l’époque l’est.

En 2000, dans Les Trois Vies de Rita Vogt, est-ce la rencontre entre la RDA et la Fraction Armée Rouge qui vous intéressait ?

V.S. C’est mon dernier film engagé, et il n’a pas rencontré le public. Mais, me diriez-vous, Good Bye Lenin ou La Vie des autres traitent aussi de ces questions-là. Certes, mais très différemment, l’un sous forme de comédie, l’autre sous forme de thriller mélodramatique. Mon film en ce sens est un film des années 1970 qui, dès le début, essaie d’aborder le sujet non comme un film d’action ou de suspense mais comme un film politique et historique. Cela n’a pas intéressé les gens. La Stasi dans La Vie des autres est montrée telle qu’on l’imagine ; dans Les Trois Vies de Rita Vogt , elle est montrée telle qu’elle est, assez bonhomme, très banale, ce qui n’enlève rien à l’oppression. Les Allemands de l’Ouest ont été déconcertés par cette image de l’Est qu’on donnait, celle d’une société où le ciel était bleu, où l’on allait à la plage, où l’on tombait amoureux, qui ne correspondait pas à la grisaille habituelle, topos bien établi depuis L’Espion qui venait du froid . Au fond, la Fraction Armée Rouge et la RDA poursuivaient la même utopie : arriver à un monde meilleur en changeant la structure de la société, les uns en jetant des bombes, les autres, à travers la coercition d’un système. La fin du mur de Berlin, pour moi, c’est le moment où l’on s’est rendu compte que non, on ne peut de force imposer aux gens un monde meilleur.

Propos recueillis par Juliette Cerf

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

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