Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er juillet 1997

Voyageur immobile

Entretien avec Jean-Marie G. Le Clézio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Lui-même " étonnant voyageur ", Jean-Marie Gustave Le Clézio était passé en coup de vent à Saint-Malo. Il n’appartient pas à la littérature des Amériques du Nord qui se donne à lire dans les pages qui suivent. Mais l’auteur de Voyages de l’autre côté est un habitué de la terre et du vent des grands espaces du Mexique, autre Amérique encore. On l’a finalement rattrapé le 2 juin dernier à la nouvelle librairie Le Divan - qui a déménagé de Saint-Germain-des-Près pour le XVe de Paris, rue de la Convention. Il y rencontrait des lecteurs de son dernier roman, Poisson d’or (1).

Vous apparaissez comme un écrivain mythique, déjà embaumé par les critiques, un sage, solitaire, aventurier, rêveur et intemporel... Vous faites l’unanimité.

Jean-Marie G. Le Clézio : Je ne lis jamais les critiques : sauf celles de personnes que je connais. Je suis comme tout le monde, les remarques acerbes me blessent. Quant au " sage intemporel "... Je pense être de mon temps. J’ai les mêmes soucis que tout-un-chacun. J’ai des problèmes de vie, comme tout le monde. Je me demande où mes enfants vont aller à l’école, ou ce que je vais faire l’année prochaine, etc. Contrairement à ce que l’on semble croire, je suis très attentif à ce qui se passe autour de moi. Au fur et à mesure qu’on évolue, on se rend davantage compte de ce que les cultures différentes peuvent vous apporter. Sinon, on reste dans sa chambre.

Pouvez-vous expliquer votre technique de travail ? Usez-vous du " gueuloir " de Flaubert, pour écrire ?

J. M. G. L. C. : Non, je n’ai pas besoin de lire tout haut pour entendre un son, un cri par exemple. Je ne cours pas après l’isolement... Il me faut du calme, c’est tout. Quoique le Procès Verbal ait été écrit dans un café... Comme dirait Faulkner, le lieu idéal est un endroit animé dans la journée, très calme le matin et d’une agitation modérée dans la nuit... Le lieu, autrement, n’a pas d’importance pour moi. Je peux écrire sur la mer, en étant éloigné d’elle, mais en la sentant si présente que j’en ai presque le goût salé... C’est la force des mots ! Une idée de roman ne me vient pas en une journée, mais en un mois à un an environ. C’est une obsession, un refrain qui cogne à la tête. Une phrase s’impose. Je ressens quelque chose qui ressemblerait à la gravité, dans les deux sens du mot. Qui évoque la femme enceinte. C’est inconscient, organique, sans contrôle. Je sens vaguement que c’est en train de se former en moi. Pendant ce temps-là, je fais autre chose, je termine un livre, ou je vis... J’ai une idée plus ou moins précise de ce que je vais écrire, et puis ça sort.... Par exemple, Désert vient d’un livre que j’avais écrit quand j’étais enfant... J’ai voulu le reprendre. En général, le livre se forme autour d’un personnage. Je crois que la littérature, c’est, avant tout, non pas des personnages, mais la personne humaine. La peinture peut être abstraite. La littérature, c’est la voix. Une fois que cette voix s’est fait entendre, je commence à écrire l’histoire, avec une action réelle, des péripéties. Cette étape se fait de façon moins inconsciente. Dans le cas du roman, cela se fait dans une sorte d’alternance, comme une construction musicale. Il y a une progression. Au milieu du roman, on atteint une sorte d’accomplissement, puis ça redescend, la construction s’équilibre. C’est difficile, c’est lent, je procède par tâtonnement. Comme je suis paresseux, je ne veux pas avoir à réécrire des pages... Alors, je prends mon temps.

Votre façon d’écrire a-t-elle changé depuis le Procès Verbal ?

J. M. G. L. C. : Je crois qu’on traverse des âges : baroques, classiques, surréalistes... On est soi-même différent. Donc, c’est vrai qu’à une époque je me sentais davantage attiré par la parole, par ce qui est autour de la construction ; mais la façon de procéder était la même : la phrase qui cognait, l’envie de l’écrire... Je me souviens que j’avais appelé ma façon de travailler la technique du chou-fleur. Tout est au centre et le roman est autour... Je ne crois pas avoir changé fondamentalement. Je me sens à la fois plus révolté aujourd’hui, j’ai une tendance plus grande à la violence, verbale, mais aussi à une certaine forme de réédition. Alors qu’à vingt ans, j’avais plutôt envie de m’amuser avec les mots. Même si ce n’était déjà pas un jeu... Je jouais avec moi-même.

Vos personnages sont généralement très tourmentés, pourquoi ?

J. M. G. L. C. : Parce que je ne peux pas faire autrement... Je n’écris pas des histoires sur commande. Je ne choisis pas des personnages pour qu’ils soient populaires. Il me viennent comme ça. J’en ai besoin. Je n’ai pas écrit le Chercheur d’or pour écrire un livre exotique. C’était une question très forte d’identité pour moi. Je voulais parler de ma part mauricienne. Si je ne l’écrit pas, je ne le sais pas. N’ayant pas de psychiatre, le papier me sert à me confesser... Mais ce n’est pas si simple. Il ne suffit pas d’écrire ce qu’on ressent. Ce ne serait pas satisfaisant. Ce qui me tente, en revanche, c’est de l’animer, cette confession, d’en faire de la musique, de construire une mélodie. C’est très complexe. Personne ne peut dire pourquoi. En fait, la seule question qu’il ne faut jamais poser à un écrivain, c’est : pourquoi écrivez-vous ? Je ne peux pas répondre. Je peux dire comment je suis à ce moment là, décrire le matériel avec lequel je travaille, papier, machine, crayon..., les circonstances extérieures.... Mais la motivation profonde de ce qui en résulte est un mystère. Même si je disais : ça me rend heureux, ce qui n’est pas vrai, ce ne serait pas suffisant. C’est un faisceau de circonstances qui est très difficile à démêler. En disant ça, je n’ai rien dit et j’ai tout dit à la fois...

Les voyages constituent des thèmes importants dans votre oeuvre, ainsi que la fascination du Mexique...

J. M. G. L. C. : La révolution mexicaine me passionne. Je pense que c’est la seule vraie révolution ! Ces paysans, indiens pour la plupart, qui se révoltent, après quatre siècles de répression, en 1910, et expulsent les tyrans, c’est beau, très fort. A Mexico, en 1930, a lieu ensuite la révolution intellectuelle et culturelle. C’est tout ça qui m’intéresse : la résurgence de la culture populaire, les vieux thèmes indiens, la communion avec la nature. Aujourd’hui, on parle presque comme d’une plaisanterie de cette révolution... Et Mexico est devenue une ville polluée et surpeuplée... Quant aux voyages, je dois dire que je n’ai pas le sentiment de voyager. Le seul voyage que j’ai fait, dans ma vie, c’était enfant, quand je suis allé en Afrique rejoindre mon père. Pour le reste, j’ai l’impression de circuler, pas de voyager. J’ai pourtant été formé par des récits de voyage. A Maurice, mon grand-père avait une bibliothèque contenant de nombreux récits de voyage portant essentiellement sur l’Océan Indien, la région de Madagascar, les Indes et les Mascareignes... Ma vie à Maurice, île pluriculturelle s’il en est, a une grande importance sur mon travail... Tout ce qui s’est passé dans l’Océan Indien, dans l’histoire, est à revoir : y compris le maintien de l’esclavage par Napoléon... Je ne peux pas rester trop longtemps au même endroit, parce que j’ai l’impression qu’il y a des obstacles qui se dressent autour de moi, si je reste sur place. C’est pour ça que j’ai un bureau constitué d’une valise à roulettes. Je suis rassuré, comme ça. Mes papiers, c’est moi. J’ai perdu, un jour, cette valise, et je me suis senti très mal : quasiment en danger de mort. Finalement, je l’ai récupérée. Ce ne sont pas que des papiers et des mots. Ce n’est pas la perte de l’objet qui m’angoisse, c’est la perte du symbole... C’est pour ça que je pense que le virtuel a une grande importance. La disquette est une grande invention... Elle permet d’aller à l’essentiel. Le support n’a pas d’importance.

Jean-Marie G.Le Clézio, Poisson d’or, Gallimard, 252 p., 120 F Sont réédités en Folio : Voyage à Rodrigues et la Quarantaine.

1. " Poisson d’or est le récit de quelqu’un au terme de son errance ", dit son auteur.Le parcours initiatique de Laïla, une petite fille noire volée à ses parents, parcourant le monde à la recherche de ses racines, de son pays, est sans doute le roman le plus politique de Le Clézio.C’est en effet l’histoire édifiante d’une " sans-papier ", une métaphore de l’exil, de la recherche de soi, et de sa place dans le monde.En quinze années, d’Afrique à Paris, en passant par Marseille, la jeune fille finit par revenir à son point de départ : dans le sable du désert...Poisson d’or prend son titre d’un vieux proverbe " nahuatl " (on connaît la passion de Le Clézio pour le Mexique) : " Oh poisson, petit poisson d’or, prends bien garde à toi ! Car il y a tant de lassos et de filets tendus pour toi dans ce monde "

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?