Accueil > Culture | Par Muriel Steinmetz | 1er juin 2000

Yves Bonnefoy, la chair(e) n’est pas triste

Dans Lieux et destins de l’image, il analyse les hautes figures de Giacometti, Shakespeare, Baudelaire, Mallarmé et tient un discours poétique sur l’état du monde.

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Il y a deux ans, Yves Bonnefoy donnait à la Bibliothèque nationale de France (BNF) quatre conférences magistrales sur la poésie écrite en français. Il y eut foule, à un point tel que les rencontres, prévues dans le petit auditorium, eurent finalement lieu dans la grande salle. Il publie aujourd’hui un nouveau livre, Lieux et destins de l’image (1), lequel n’est pas sans rapport avec l’oeuvre orale, en quelque sorte, qu’il offrit alors ces jours-là. L’entreprise tient de la leçon universitaire de haut vol. L’ensemble est comme un précis du cours de poétique qu’il assura durant douze ans (1981-1993) au Collège de France et où il occupa la chaire d’études comparées de la fonction poétique. C’est déchirant de présence et d’intelligence. Bonnefoy allie à la rigueur de l’analyse sa supériorité d’approche issue d’un questionnement profond, clair, intense. Sa poétique, il sait la rendre sensible, avec le beau souci de celui qui veut être écouté et donne à entendre : sous l’étendue de sa culture : l’acuité de vue du poète et la discrète gravité de l’amoureux des sciences exactes. C’est un artiste qui nous parle. Il pratique l’anamnèse en prenant appui sur ses auteurs d’élection et s’aide, à la volée, de tous les travaux historiques qui touchent à eux.

Peintres, musiciens, poètes, cordes, chacun, d’une unique lyre...

Du même coup, il s’interroge scrupuleusement sur les données de consciences inexorablement immergées dans leur temps. Au terme de chaque étude, il rend précis ce qui unit les auteurs qui oeuvrent avec des mots et ceux qui se situent hors de la langue. Il affirme vouloir "reconnaître ainsi, au point d’origine de l’intuition poétique, la parenté de l’entreprise des peintres, des musiciens, des poètes, cordes, chacun, d’une unique lyre ; et comprendre, au terme s’il en est de l’enquête, la nature et le rôle de cette « fonction poétique » dont on voit bien qu’elle procure assez de sens à la vie pour que celle-ci continue". Poète, Yves Bonnefoy s’est donc plongé, à sa façon unique, dans l’oeuvre et l’époque d’un Giacometti, d’un Shakespeare, mais aussi dans la peinture italienne, laquelle, lorsqu’il n’avait que trente ans, fut pour lui la révélation d’une "Méditerranée de l’esprit", ou encore dans la poésie de Baudelaire et dans celle de Mallarmé, tous sujets de réflexion d’une ou deux années de son enseignement. Il sait déceler, puis interroger chez chacun le point d’achoppement où une parole, un vers, une sculpture, une peinture acquièrent un réel pouvoir de résonance.

L’image, ce que l’artiste crée et dont l’éclat manque à la grisaille des jours

Car il sait comme personne révéler l’oeuvre haute. Avec lui la fonction critique devient, comme chez Barthes mais autrement, une jouissance. (Barthes qu’il salua dans sa leçon inaugurale de 1981, publiée au début de Lieux et destins de l’image). Avec lui, la fonction critique s’affranchit des règles de l’université en faisant mine d’y souscrire. Il est poète et critique de concert. Ce paradoxe même, il le relève en ces termes : "N’est-il pas imprudent de confier à qui pratique la poésie, l’analyse de l’acte même qu’il est en train d’accomplir ? Beaucoup de critiques professent, vous le savez, que l’auteur en sait moins que son écriture." Ce à quoi sa parole oppose un flagrant démenti, car elle emporte au-delà de soi, elle troue l’être, en somme. Ainsi, calmement ébloui, Yves Bonnefoy tente de mettre au jour la nature et le rôle de la fonction poétique. Pour ce faire, il creuse ses auteurs, à la façon dont Mallarmé creusait le vers. Il s’appuie sur la stricte biographie des siens (la vie de Giacometti, par exemple, il la passe au scanner), au fil d’une sûre radiographie de leur temps (l’époque élisabéthaine dans l’oeuvre de Shakespeare), non sans quelques plongées dans l’eau souterraine des influences (la tragédie grecque et la parole tragique dans l’oeuvre de Shakespeare). Il enquête de biais, pour ainsi dire, use de relais, convoque tout un peuple de silhouettes amincies par le souvenir : père et mère, mythologie familiale, lieux, époques, autant de zones d’ombre où peut se ranimer toute manifestation de l’être. Infiniment libre, il apporte à tout une réponse singulière, néanmoins de portée universelle.

Entrouvrir de quelques portes de plus le rapport de soi à l’écrit

En marge du texte, dans un avant-propos puis une leçon inaugurale, il précise les déchirements de la conscience contemporaine en son rapport au monde et dresse un panorama fascinant des états de l’écriture. Par le terme "image", dont il va analyser dans son texte central les lieux et les destins, il veut signifier "cette impression de réalité enfin pleinement incarnée qui nous vient, paradoxalement, de mots détournés de l’incarnation". L’image est alors ce que l’artiste crée et dont l’éclat, il est vrai, manque à la grisaille des jours. Mais il demeure sceptique. Cette image n’est-elle pas un piège qui nous fait oublier le hic et nunc, cet ici et maintenant d’une finitude encore ouverte, toujours à l’oeuvre ? Des poètes fameux, Rimbaud en tête (mais aussi Artaud) ont dessillé leurs yeux au sein d’une modernité par eux anticipée. Avec eux, l’écriture se met en question au coeur de ce qu’elle est.

Et si le vrai réel est bien ailleurs, quelque chose pourtant s’obstine, de la volonté d’être par les mots et pourtant contre eux. Et Bonnefoy étale une panoplie de premier ordre, outils et clés nouvelles qui ont nom psychanalyse, avant tout, propices à "entrouvrir de quelques portes de plus le rapport de soi à l’écrit". Ces clés, petites, moyennes et grosses clés, ne purent jamais tourner au sein des serrures étroites où se pressent le Romantisme, le Symbolisme, le Surréalisme. La lucidité de nos jours peut devenir monnaie courante. "Jamais le « je », explique Bonnefoy, n’aura été mieux armé pour la lutte de chaque instant contre l’intime, l’inexorable vertige." Et il va si loin qu’il envisage que "la poétique et la critique nouvelles ne sont pas faites pour se contredire longtemps. Elles pourraient ne faire bientôt qu’une unique façon de vivre."Yves Bonnefoy entrevoit dans l’heure nouvelle, la nôtre, où tant de nuit s’accumule, une ample espérance pour une subjectivité enfin vécue comme divisible.

Loin du génie mélancolique de l’image, poésie et sciences des signes peuvent s’unir pour "un rapport neuf du « je » qui est et du « moi » qui rêve". Voilà une manière de rétablir l’ouvert, loin du refus de dire OEmoiOE quand le OEjeOE s’affirme. Mais il met également en garde, parlant ainsi depuis le coeur qui bat en notre époque : "L’affaiblissement du « je », par ailleurs impératif à la connaissance est, dans des situations concrètes, accompagné d’un risque de décomposition et de mort pour la société toute entière. ... La capacité de se reconnaître et de s’accepter, au moyen de quelques valeurs que l’on partage avec d’autres, ce n’aurait été qu’une fiction mais elle eût assuré à ces vies une raison de durer et au monde alentour un sens, avec un peu de chaleur.... Si notre époque se tourne avec nostalgie vers les arts et la poésie des temps où la relation des individus et du sens était l’unique souci de la réflexion collective, ce n’est pas un hasard. A moins, poursuit-il, qu’elle ne préfère, sous les feuillages séchés des « cités sans soir », multiplier les gestes erratiques d’une violence en apparence gratuite, mais qui signifie chez l’incendiaire désespéré le désir à jamais humain d’être un sujet responsable et d’accéder à la liberté."

1. Yves Bonnefoy, Lieux et destins de l’image. Un cours de poétique au Collège de France 1981-1993, Le Seuil, collection La Librairie du XXe siècle, 277 pages, 135 F.

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