Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 10 octobre 2012

Yves Gonzalez-Quijano : "Des virtualités politiques s’ouvrent"

L’appropriation et l’utilisation massive des technologies numériques par la jeunesse a été l’un des aspects les plus commentés des "printemps arabes". Dans Arabités numériques, un ouvrage qui paraît aujourd’hui en librairie, le chercheur Yves Gonzalez Quijano s’intéresse à cette dimension des soulèvements dans la région. Corps, langue, politique... Pour lui, une page est tournée. Entretien.

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Regards.fr : La place occupée par les nouvelles technologies dans les processus révolutionnaires qui secouent le monde arabe depuis deux ans a suscité la surprise enthousiaste des commentateurs. Vous expliquez dans votre ouvrage que cela s’enracine pourtant dans une évolution de trente ans...

Yves Gonzalez : Oui mais il faut tout d’abord revenir sur cette « surprise ». Elle a deux facettes. En positif, elle confirme que le constat est enfin établi et partagé que le monde arabe, l’Afrique, l’Asie, tous les pays appartenant à ce que l’on appellait avant le tiers-monde, sont bien entrés dans l’ère numérique, avec des effets qui ne sont pas les même partout. En négatif, on s’est un peu fait éblouir par cette dimension qui a parfois servi à imposer une lecture des évènements sur le thème « ils utilisent les mêmes techniques donc ils sont comme nous, des indignés, des occupy ». Et ce au risque d’écarter d’autres aspects de leurs révoltes, plus sociaux, la rancœur à l’égard des vieilles puissances industrielles, la spécificité du religieux...

Pour ce qui est de l’évolution de la place et de l’usage des nouvelles techniques numériques, on peut distinguer quatre séquences. La première, actuelle, démarre aux alentours de 2005, c’est celle de Facebook et de twitter, des réseaux sociaux du Web 2.0, avec plus d’interactivité, de diffusion horizontale, en réseau, par capillarité. La fermentation politique, dans le monde arabe, avait eu lieu quelques années avant, en 2002/2003, la grande période des blogs. Sont alors apparus de jeunes journalistes citoyens qui ne trouvaient pas leur place dans la presse traditionnelle et qui avec la forme blog ont trouvé un outil pour se faire entendre. Les premiers apparaissent au moment de la guerre en Irak en 2003 mais plus intéressant est ce qui va se produire un peu plus tard en Egypte. Les premiers à y tenir des blogs sont des anglophones issus de milieux favorisés, éduqués politiquement ; et plus le temps passe, plus on voit apparaître d’autres types de blogueurs venant de milieux moins favorisés. Et cette union sur le Net en 2003/2004, on la retrouve sur la place Tahrir en 2011 ! Entre les ultras de foot, les branchés modernes, les branchés religieux, sans oublier tous ceux qui participent au mouvement mais ne sont pas forcément politisés.
Si l’on continue à remonter, plus tôt dans les années 90, il y avait eu l’éclosion de tout le paysage satellitaire arabe ; on était déjà dans les techniques digitales, il y a une parenté technologique, et puis cela a été le début de la convergence des contenus.
Enfin, en amont de cette éclosion, on a assisté dans les années 80, à la naissance d’une scène médiatique transnationale. Des titres tels que Al-Hayat, Al-Quds al-ârabi, qui ont commencé à proposer le même contenu imprimé aux lecteurs du Maroc au Koweït. Le même journal est alors lu par les élites intellectuelles, économiques et politiques de l’ensemble du monde arabe qui dès cette période ont pu partager des préoccupations communes. Cela rappelle un peu la fin du XIXe siècle, où en introduisant l’imprimerie dans la région, les pays colonisateurs, la France et la Grande-Bretagne ont permis que se répande l’idée de constitution de nations...

Regards.fr : Pouvez-vous préciser de quoi retourne ce que vous nommez « le capital de changement politique que portent-en elles les techniques numériques » ?

Yves Gonzalez : Si l’on réfléchit en des termes traditionnels, l’évidence, c’est que cela permet de s’informer, de mobiliser, d’enrichir le débat public, etc. Mais si l’on va plus loin, on constate que cette politisation de la jeunesse arabe qui s’exprime dans l’usage du numérique a des aspects qui dépassent ceux de la scène politique. Ils veulent "être" politique différemment. C’est la culture du numérique (que je préfère à la culture du Net) dans laquelle les gens développent des manières de communiquer qui sont politiquement plus ouvertes et plus riches de possibilités démocratiques. Une télévision, cela reste une voix (un émetteur) qui s’adresse à plusieurs autres (les récepteurs). Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, X ou Y s’exprime, c’est envoyé, repris, commenté... Il y a une circulation dans tous les sens. Et cette circulation est quelque chose qui, fondamentalement, change la façon de faire de la politique. C’est un changement à la fois prégnant et très diffus. Il y a des endroits où cela se voit plus qu’ailleurs. Sur le thème du corps par exemple, à laquelle, à mon sens, beaucoup de questions de ces révolutions sont liées : la sexualité, la place des femmes. On a vu cette égyptienne qui s’est mise nue sur le net. On peut penser que c’est maladroit, pas le bon moment, et débattre de la pertinence de sa démarche mais symboliquement c’est un moment charnière. Il suffit de se projeter quelques années en arrière pour comprendre à quel point on est passé à une autre époque.
La question de la langue aussi me semble cruciale. A travers le développement de cette culture numérique, la langue arabe est train de traverser une mutation qui là aussi évoque le XIXe siècle. Au XIXe, l’arabe est passé d’une langue qui prêtait attention quasi exclusivement à la forme pour devenir une langue soucieuse de transmettre du sens. On s’intéressait désormais surtout au fond, à ce qu’elle pouvait véhiculer. Ce que l’on observe aujourd’hui ressemble à ça : tous les vieux discours sur le « bon » et le « mauvais » arabe, selon les pays où il est parlé, sont en train de voler en éclat. Ce n’est tout simplement plus le problème pour cette génération qui dit « ça ne nous intéresse pas, ce qui compte c’est ce que l’on va en faire ! » Et ce nouveau rapport à la langue a une signification et des conséquences politiques.

Regards.fr : La dimension numérique du printemps arabe a également un « côté obscur » écrivez-vous : la forte présence d’institutions et d’organisations occidentales, notamment nord-américaines, dans le développement de l’usage de ces technologies dans la région.

Yves Gonzalez : Oui cette méfiance à l’égard du rôle joué par les Etats-Unis est un thème beaucoup plus présent dans le monde arabe que chez nous. On a tendance un peu rapidement à qualifier cette attitude de conspirationnisme mais, du coup, cet aspect des choses est presque toujours écarté de la façon dont on présente les évènements. Or, il ne faut pas rêver, ce qui vient de se passer dans le monde arabe, y compris le rôle joué par le numérique a aussi été observé et analysé par des stratèges et décideurs qui ont adapté leur approche en fonction ; et, par exemple, mobilisé d’autres canaux que l’intervention militaire pour peser dans la région. Il est évident que le développement des techniques numériques et tout ce qui en découle entre aussi dans le calendrier politique. Et ce qui est vrai pour la diplomatie l’est aussi pour les grandes sociétés du numérique qui, de fait, sont pour la plupart basées aux Etats-Unis. Dans la séquence que traverse le monde arabe, ce mariage entre le politique, la diplomatie, l’économique et le numérique s’est parfois avéré incestueux. Et la question naturellement est posée : à quel moment quitte-t-on le registre de la simple circulation du politique pour entrer dans celui de l’interventionnisme politique sur des modalités nouvelles qui sont celles du 3ème millénaire ?

Regards.fr : Vous considérez que cet usage du numérique implique chez les militants « un détachement vis-à-vis de toute forme de frontières, y compris idéologique » avant de vous interrogez sur « la capacité de la militance numérique à s’inscrire durablement dans le jeu politique ». Ne faut-il pas établir un lien entre les deux ?

Yves Gonzalez : Il y a des constantes, une logique de l’action politique : il faut des stratégies, des objectifs, c’est ainsi que les choses se font. Aujourd’hui des gens essaient d’adapter la culture du numérique à cela. Des virtualités politiques s’ouvrent mais il va falloir que cela s’inscrive dans de la politique réelle. Il n’y a pas Une réponse. Si l’on prend les cas de l’Iran ou de l’Arabie Saoudite, on voit bien que le grand écart entre des situations complètement bloquées ou glacées politiquement et des sociétés qui n’arrêtent pas de bouger, notamment avec les usages numériques, ce grand écart est intenable. Il y aura donc des traductions politiques, les virtualités du changement sont présentes mais on ne sait ni quand ni comment elles vont se traduire. Ce qui est certain c’est que les virtualités libératrices du numérique sont d’autant plus explosives que les contraintes de la réalité sont lourdes.

Arabités numériques Le printemps du web arabe de Yves Gonzalez-Quijano. Actes Sud, coll. Sindbad, 180 p., 18 €.,

Yves Gonzalez Quijano, qui enseigne la littérature arabe contemporaine à l’Université de Lyon II tient également un blog de référence sur les évolutions sociétales et culturelles au sein du monde arabe : Culture et politique arabe

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