Accueil | Par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 25 août 2022

Politiser la catastrophe pour y échapper

ARCHIVES. Ni le fatalisme, ni le catastrophisme ne pourront sauver la planète. Devant l’inertie et le cynisme des vrais responsables, il faut mettre en œuvre de nouvelles mobilisations.

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Ne parlons pas de catastrophe, plutôt d’effondrement. On y est. Le monde s’effondre. La planète est en danger et l’espèce humaine est menacée. L’écrire, il y a encore quelques années, aurait valu bien des commentaires sceptiques. Penser que la fin de l’humanité était de l’ordre du possible nous aurait fait passer pour fous. Aussi fou que de croire, il y a plusieurs centaines d’années, que la Terre était ronde. À cette époque, les scientifiques étaient envoyés au bûcher. Aujourd’hui, alors que les scientifiques alertent et avancent chaque jour une preuve nouvelle de la catastrophe qui vient, la folie a changé de camp. De Donald Trump à Jaïr Bolsonaro en passant par Monsanto, Total, l’Europe ou la Chine, il existe une petite réserve de climatosceptiques, conscients ou non, qui privilégieront toujours l’activité industrielle et capitaliste aux conséquences que leurs projets ont sur la santé, et même, la pérennité du monde.

Il ne faut pas minimiser la tentation du sauve-qui-peut, provoquée par le sentiment de panique, qui empêche toute initiative collective de s’imposer.

Survivre ou se mobiliser ?

La pollution est seule responsable de près de dix millions de morts chaque année. L’Organisation des Nations unies prévoit que, d’ici 2050, deux cent cinquante millions de personnes seront forcées de s’exiler à cause des bouleversements du climat. L’urgence écologique n’est pas seulement devant nous, elle est là et semble ne pas affecter ni préoccuper outre mesure ces chefs d’État et autres dirigeants des plus grandes entreprises mondiales, qui sont aussi les décideurs du monde. C’est-à-dire ceux qui font – et surtout défont – la planète.

Devant l’inertie des politiques et des acteurs économiques, la société civile internationale s’organise. Et se divise : l’individu ou le collectif, le survivalisme ou la mobilisation de masse ? Il n’y a pas de petits profits. Les capitalistes ont traduit la première option en espèces sonnantes et trébuchantes. Au point qu’un véritable business s’est développé. Comme le rappelle le sociologue Bertrand Vidal dans une interview au Monde : « Des influenceurs émergent qui indiquent sur les réseaux sociaux la marque du meilleur couteau, du meilleur kit de survie, voire la race de poules la plus performante pour contribuer à la vie en autonomie. L’Homo œconomicus, qui raisonne en coût-avantage, est dépassé, on est là face à des fans qui pratiquent une consommation tribale. C’est le même principe que pour les adeptes d’Apple contre ceux de Microsoft. Leur consommation ne correspond ni à un besoin ni à leur appartenance à une classe sociale, mais à un imaginaire qui se nourrit de catastrophisme. » Et d’ajouter : « Le plus grand danger pour le survivaliste, c’est qu’il n’y ait plus de dangers ». Les grandes enseignes entretiennent d’ailleurs très largement cette idée : salons spécialisés, rayons entiers dans les magasins, sites internet dédiés… Pour autant, l’option consumériste apaise à peine les esprits qui imaginent que se creuser un bunker antiatomique rempli de conserves pourra les sauver de la fin du monde.

L’effondrement dont il est question dépasse largement la simple capacité des hommes à envoyer une colonie sur Mars pour se prémunir de la fin de la Terre. Le destin collectif qui nous lie toutes et tous est déjà profondément affecté par les inégalités qui grèvent nos capacités singulières à être-au-monde. Et il ne faut pas minimiser la généralisation d’une forme de repli sur soi, la tentation du sauve-qui-peut provoquée par le sentiment de panique, qui empêche toute initiative collective de s’imposer. Tout le monde ne s’y résout pas, cependant.

Nommer les coupables

De nombreuses initiatives, massives, collectives, fleurissent aux quatre coins du monde. Comme ces lycéens qui, en Belgique, se mobilisent en nombre. Ou cette jeune Suédoise, Greta Thunberg, qui lève les foules et éveille les consciences. Parce que l’enjeu n’est pas seulement de lutter contre le réchauffement climatique, il est aussi de dénoncer et de pointer du doigt les politiques irresponsables de celles et ceux qui nous gouvernent à travers le monde, en dépit des nombreuses alertes des scientifiques. Aussi, comme le rappelle Édouard Louis dans Qui a tué mon père (éd. Seuil, 2018), « la politique est une question de vie ou de mort pour les dominés ». Il y raconte les vies humaines sacrifiées par des décisions politiques et rappelle que les responsables portent un nom : celui d’« assassins », écrit-il.

C’est aussi l’esprit de l’appel « L’Affaire du siècle », lancé par Notre affaire à tous, la Fondation pour la nature et l’homme, Greenpeace France et Oxfam France. Au nom de l’intérêt général, il s’agit d’attaquer l’État français en justice pour qu’il respecte ses engagements climatiques. Plus de deux millions de personnes ont signé cet appel à nommer les (ir)responsables. Les initiateurs de la pétition écrivent : « Les changements climatiques sont là : ils affectent déjà nos vies et n’épargnent personne […]. Obnubilés par les enjeux du court terme, les États et les acteurs économiques restent sourds aux innombrables cris d’alarme des plus fragiles, des scientifiques, des associations. Alors que les investissements nécessaires pour remédier à la catastrophe devraient être financés majoritairement par les plus aisés, les classes moyennes et les plus démunis y contribuent aujourd’hui de manière indifférenciée. La lutte contre les changements climatiques ne doit pas se faire au détriment des plus fragiles. » Car la question climatique ne peut pas être déconnectée de la question sociale. Et inversement.

Green New Deal

Fin du monde, fin du mois, même combat : c’est ce qu’ont aussi compris de nombreux acteurs du mouvement social et politique. La démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, nouvelle égérie de la gauche américaine – proche de Bernie Sanders – a présenté en début d’année, à la Chambre des représentants, son Green New Deal qui suggère à l’État fédéral de financer une véritable révolution écologique et sociale. S’inspirant des thèses de l’économiste Thomas Friedman qui, pour la première fois, évoque l’idée d’un Great New Deal, la congresswoman suggère que les États-Unis se dotent d’une énergie 100% renouvelable dans les dix ans, avec l’objectif d’un abandon total des énergies fossiles.

Déjà en 2008, un groupe d’économistes avait élaboré cette réponse à la crise économique qui battait alors son plein. Aujourd’hui, le plan est à nouveau sur la table… ambitieux, mais jugé financièrement réalisable et bénéfique. Pour financer cette transition énergétique, la jeune élue de la Chambre des représentants propose par exemple de taxer à hauteur de 70% les plus hauts revenus. Fait rare, « AOC » a été rejointe par quelques dizaines de parlementaires et a reçu le soutien de plusieurs centaines d’associations, de personnalités et même de chefs d’entreprise. C’est un nouveau modèle de société que proposent les démocrates américains. Lesquels semblent, au moins auprès de la frange la plus radicale de la gauche américaine, avoir imposé l’idée selon laquelle il y a une réelle urgence écologique.

Les paroles aussi remarquées qu’enflammées d’Ocasio-Cortez, au cœur du Congrès américain, n’y sont pas pour rien. Répondant à un républicain accusant le Green New Deal d’être « élitiste », elle répond : « Vous voulez dire aux gens que leur désir d’air pur et d’eau potable est élitiste ? Dites-le aux enfants dans le South Bronx, qui souffrent du taux d’asthme infantile le plus élevé du pays ; dites-le aux familles de Flint dont le taux de plomb monte dans le sang des enfants dont le cerveau est endommagé pour le reste de leur vie. Taxez-les d’élitistes. De larges parties du Midwest se noient en ce moment, des fermes, des villes ne seront jamais reconstruites et ou ne s’en remettront jamais. Et certains sont plus soucieux d’aider les compagnies pétrolières que leurs propres familles […]. Cela ne devrait pas être une question partisane. La science ne devrait pas être partisane. »

Nouveau contrat social

L’intervention de la jeune parlementaire a été vue et partagée des dizaines de millions de fois. La transition énergétique est devenue le nouveau contrat social de cette gauche américaine. Et si le plan d’AOC n’a aucune chance d’être adopté au Sénat – les Républicains y étant majoritaires –, il sera sans doute au cœur de la bataille présidentielle de 2020. En attendant, l’idée fait le tour du monde. Elle inspire bien des intellectuels, scientifiques, écologistes, femmes et hommes politiques de gauche. À l’instar de Yanis Varoufakis qui propose de créer un Green New Deal européen. Selon l’ancien ministre grec des finances, entre 2019 et 2023, l’Europe a besoin d’investir 2 000 milliards d’euros dans les technologies vertes et les énergies renouvelables. Il propose ainsi que « la Banque européenne d’investissement (BEI) émette pendant quatre ans un volume de bons supplémentaires à hauteur de cinq cents milliards d’euros ». Même objectif du côté de la France insoumise qui, dans le cadre des élections européennes, propose de porter l’objectif à 100% d’énergies propres et renouvelables en Europe d’ici 2050.

Dont acte. Mais pour l’heure, ceux qui ont le pouvoir ignorent tout de ces plans, de ces deals et de ces propositions portées par des millions de citoyens. Les pouvoirs résistent au changement de paradigme nécessaire à la révolution qui permettrait d’emprunter une autre voie que celle de la catastrophe. Pourtant, l’ambiance du monde moderne est à l’apocalypse. Qu’on ait peur de la guerre totale, de la bombe ou de l’accident nucléaire, de l’attentat terroriste ou de la fonte des glaces, on essaie de se persuader que l’on vit un moment de très prochaine bascule, que la catastrophe juste devant nous est évitable si nous jetons toutes nos forces conjointes dans la bataille. Seulement, comme le décode bien Sophie Wahnich dans La Patrie en danger. Rumeur et loi, à propos de la Terreur pendant la Révolution française, « l’effroi est la seule émotion qui ne débouche pas sur du mouvement, la seule émotion immédiatement mortelle ».

Mise à l’écart des sphères du pouvoir, la jeunesse se permet de demander l’impossible, de mettre de côté ses paradoxes et de réclamer tout et tout de suite.

Comment agir ?

Il s’agirait donc de ne pas se laisser avoir par la pensée du futur paralysante qui stériliserait notre capacité à agir. Les incantations et les appels aux changements radicaux et profonds seraient ainsi des vanités qui éloigneraient de la véritable action. Mais alors, quelle serait cette véritable action ? Parce que l’immensité de la tâche à accomplir, qu’on la considère d’un point de vue physique (la planète, le monde, un degré de plus ou de moins) ou culturel (engager une révolution copernicienne de nos habitudes tellement ancrées dans nos vies quotidiennes ou rêvées), paraît rédhibitoire.

Ce n’est d’ailleurs pas sans raison que la jeunesse se saisit du flambeau de la protestation et de la demande de solutions dans les marches pour le climat. Mise à l’écart des sphères du pouvoir, elle se permet de demander l’impossible, de mettre de côté ses paradoxes dans un éclat de rire et de réclamer tout et tout de suite. D’autant que son constat est le bon : le monde brûle et il faut agir vite et fort. Reste à espérer qu’en arrivant au pouvoir, elle saura garder sa foi dans un changement radical.

La tâche risque d’être lourde, car nous sommes face à un paradoxe, comme nous le rappelle le philosophe Michaël Fœssel dans Après la fin du monde : alors que « la lutte contre les risques globaux rend nécessaire ce qui, jusque-là, était considéré comme un idéal irréaliste : l’édification d’institutions cosmopolitiques […], l’affaiblissement de l’idée de progrès historique, mais certainement aussi l’érosion de la croyance dans le monde, ont remisé à l’arrière-plan les spéculations sur l’État-mondial, parfois même dans les espérances juridiques placées dans les institutions supranationales ». Il va donc falloir, à cette jeunesse appelée à sauver le monde, trouver le chemin sinueux vers la souveraineté populaire mondiale pour trouver des solutions rapides aux problèmes climatiques. La voie privilégiée par le philosophe se situe du côté du cosmopolitisme, envisagé comme une question de survie, une nécessité vitale : « Il n’existe qu’un seul monde et nous en sommes collectivement responsables. »

Une fois ce constat établi, il s’agit aussi de trouver les formes d’action, de manifestation et de prise de décisions les plus susceptibles de déboucher sur des réalisations immédiates. Or les rythmes démocratiques, populaires, civils, politiques ou culturels sont très différents d’un espace géographique à l’autre : on ne manifeste pas de la même façon à New Delhi, à Canberra ou à Ouagadougou. On ne vote pas non plus en même, ni dans le même sens : si un radical écolo est élu dans un pays, il est fort à parier que, dans beaucoup d’autres, ce ne sera pas le cas. Dès lors, comment faire converger les efforts de tous ? Comment ne pas risquer que les tentatives des uns soient laminées par les contre-propositions des autres ? Car dans ces cas-là, c’est toujours le pire qui triomphe.

Il apparaît plus que jamais inévitable, pour sortir des logiques mortifères consuméristes et productivistes, d’imposer un autre modèle de société.

Conjurer l’effroi

Ce qui sera toujours opposé haut et fort aux tenants d’une radicalité absolue dans la lutte pour empêcher la catastrophe, c’est l’exigence de liberté, parfois déguisée dans une exigence d’indépendance voire de souveraineté nationale ou locale. Avec mon voisin, avec les autres citoyens de ma ville ou de mon État-nation, nous avons décidé que… Et bien mal avisé celui qui voudrait délégitimer cette volonté collective. Ainsi, pour pleinement vivre cette liberté d’association – ou de rupture, d’ailleurs –, Michaël Fœssel parle d’un nécessaire « arrachement avec les ordres culturels, politiques et religieux » pour permettre la mise en exergue du « lien qui existe entre l’homme et son environnement naturel et culturel ».

Tout cela fait tourner la tête. Il est beaucoup plus simple pour un pouvoir royal national, que l’on feint de croire démocratique, de décréter l’abolition de la peine de mort ou la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. D’autant que, dans ces cas-là, on croit savoir où se situe le progrès. C’est plus compliqué lorsqu’il s’agit d’imposer de ne plus prendre l’avion, de moins manger de viande, de reconsidérer la nuit comme un moment où il fait noir, de ne plus pouvoir être en t-shirt chez soi en plein hiver, de ne plus considérer le plastique comme l’horizon absolu de la modernité…

Effroi et perplexité sont donc de rigueur. Sophie Wahnich nous éclaire en revisitant l’histoire de la Révolution française : « L’effroi serait ainsi conjuré par l’élaboration collective d’un mot d’ordre qui, en lieu et place du récit désastreux de la profanation, produirait un appel à agir ». La sidération catalysée par la politisation de la catastrophe ? Et c’est sans doute de cette politisation que dépend la possibilité de la révolution écologique et sociale. Il ne suffit pas pour cela de donner des leçons au monde entier à coups de « Make our planet great again ». Il apparaît plus que jamais inévitable, pour sortir des logiques mortifères consuméristes et productivistes, d’imposer un autre modèle de société. Et si l’urgence climatique ne peut pas attendre la fin du capitalisme, il nous revient d’écrire la suite.

 

Pierre Jacquemain et Pablo Pillaud-Vivien

Cet entretien est extrait de notre numéro de printemps 2019, à retrouver en cliquant ici.

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