Accueil | Par Lucie Barrat | 4 décembre 2011

La journée d’un prof ordinaire

Enseignant, un métier en mutation.

Le témoignage de Lucie Barrat, professeure d’Histoire-géographie depuis cinq ans en collège à Drancy, Seine St-Denis.

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Je suis en colère mais je suis aussi blessée.

Encore un projet de réforme qui pour beaucoup peut être anecdotique, voire légitime, celle de l’évaluation des professeurs par le chef d’établissement lors d’entretiens individuels. Pour le moment, l’évaluation administrative des enseignants dépend du chef d’établissement alors que l’évaluation pédagogique procède d’un inspecteur d’académie de la matière enseignée. Ce dernier est lui-même un spécialiste et un ancien enseignant de la discipline. Il faut bien comprendre que le chef d’établissement n’est pas à même de juger de nos compétences dans notre matière, il devient donc problématique que le pan pédagogique de la notation d’un enseignant lui revienne. De plus, le système actuel, quoique perfectible, limite le népotisme au sein d’un établissement scolaire et affirme encore une certaine une liberté devant son chef pour organiser des actions collectives face à des lois injustes. Il est toujours plus aisé de faire grève lors de suppression des postes, la disparition d’heures d’enseignement lorsque notre chef ne nous note qu’administrativement ou, de faire part à ce même chef, de dysfonctionnements au sein de l’établissement quand, là encore, il n’est pas le seul à nous noter. Ce projet de réforme traduit une volonté plus sournoise, celle de réduire la liberté d’expression et d’action de chacun.

Pourquoi vous faire part de mon malaise maintenant ?

Probablement parce que la Liberté m’est vitale. J’ai choisi le métier d’enseignant aussi pour la liberté qu’il me procure. Certains d’entre vous ne sont pas gênés par la présence d’un chef, moi si. Je ne veux pas que l’on me prescrive un système de gouvernance calqué sur le monde du secteur privé.

Mais c’est surtout parce que j’ai l’impression que l’alignement de l’évaluation sur le privé symbolise et atteste la fin définitive de l’Ecole pour laquelle je me bats au quotidien : une Ecole publique destinée à offrir un enseignement de qualité et une large culture quel que soit le milieu social de l’élève, une Ecole destinée à gommer les inégalités si criantes, une Ecole destinée à faire de chaque élève un citoyen conscient du monde dans lequel il vit, une Ecole destinée à aider l’élève pour choisir son avenir, à être maître de ce dernier.

Or une Ecole où le chef d’établissement nous évalue c’est la proclamation d’une école bling-bling où les profs se mettraient en concurrence les uns les autres pour créer le plus de projets. Et c’est déjà malheureusement un peu le cas, notre chef d’établissement étant si heureux – pour sa carrière – des 127 projets au collège l’année dernière ! Il y a quelques projets de fonds qui mènent à une réelle réflexion des élèves. Mais il y a aussi beaucoup de paillettes où il est désormais mieux vu de sortir les élèves que de faire cours.

Or, au risque de paraître réactionnaire à vos yeux, le plus important pour moi demeure la transmission du savoir et des connaissances pour tous mes élèves. Et il y a de quoi se décourager avec 25 élèves par classe dont la majorité accumule de lourdes difficultés scolaires. L’autre jour, mon frère passait chez moi et regarda par curiosité mes copies de cinquième. Il me demanda alors si c’était un choix stylistique de la part de mes élèves que d’écrire des phrases obscures sans ponctuation dont les mots manquent et/ou ne sont pas placés dans le bon ordre. Non, ce n’est pas normal mais c’est mon quotidien, à 5,6 de moyenne dans deux de mes trois classe de cinquième. Et les résultats ne sont guère plus probants dans les autres classes. Mais surtout, les inégalités spatiales n’en deviennent que plus criantes. Les écarts ne cessent de se creuser entre des quartiers favorisés, où des enfants parviennent en classe de sixième avec les bases requises et sortent du collège armés pour l’avenir, et des quartiers défavorisés et délaissés où la qualité de l’enseignement et de l’accueil des élèves, ainsi que la possibilité pour les enseignants d’accompagner ces élèves est gravement menacée par les restrictions budgétaires du gouvernement actuel.

Que faire alors quand les moyens financiers nous manquent ? Rien de réellement efficace. A la fin de ma semaine, il ne reste qu’un sentiment d’échec. En effet, depuis quelques années et surtout depuis l’année dernière, mes collègues et moi-même devons faire face à la diminution d’heures d’enseignement, ce qui a généré la suppression du travail en petits groupes en langues étrangères, en Physique-chimie et en Sciences de la vie et de la Terre, la baisse de l’aide au travail personnalisée en français en classe de sixième et la fin du renforcement en français sur la classe de quatrième. De même, le budget relatif à l’aide aux devoirs, qui se fait en dehors des heures de cours des élèves et des enseignants, a été divisé par trois en trois ans. Ce soutien est cependant fondamental pour des élèves en difficultés dont les parents – parce qu’ils travaillent tard le soir ou parce qu’ils maîtrisent mal le français – ne peuvent les assister dans leurs devoirs.

Vendredi, j’ai reçu la mère d’Abubakar, en 5ème, qui a de lourdes difficultés scolaires. La mère n’a pas été à l’école et comprend mal le français, le père passe sa vie au travail, elle ne sait pas comment faire travailler son fils. Et moi, je n’ai même pas pu lui proposer des heures d’aide aux devoirs car, à cause des suppressions de moyens, il n’est possible d’aider que les sixièmes depuis l’année dernière. Je me sens un peu perdue.

Tous les mardis, je parle avec Malamina en 5ème, dont je suis la tutrice. Il a 12 ans, deale, sèche, ne prend pas les cours, rend copie blanche aux contrôles, est violent au collège et chez lui, découche ou se couche vers 4 heures du matin, traîne dans la cité avec les grands de 18 ans et son père est mort quand il avait deux ans. Sa mère ne parle pas français et se déplace très rarement au collège. L’assistante sociale est au collège deux jours par semaine et il n’y a bien sûr pas de psychologue. Je me sens un peu perdue.

Jonathan, en 5ème, est un élève d’ULIS, dispositif qui prend en charge les élèves ayant de lourds handicaps cognitifs. Il a un niveau CE1 et a été intégré dans ma classe sans que je sois prévenue, sans que je sache qui il était, sans avoir eu de bilan sur ses compétences et ses connaissances. Je n’ai reçu aucune formation pour faire cours à des élèves handicapés, pourtant je n’ai pas le choix. Pendant, mes cours, Jonathan est totalement égaré, il s’occupe en mangeant sa gomme. Je me sens un peu perdue.

Idriss, en 6ème, a perdu sa mère l’année dernière. Il y a beaucoup d’élèves orphelins d’un parent au collège, la mortalité est plus importante dans le 93. Il a aussi de lourdes difficultés scolaires et un asthme sévère. Le père est débordé et dépassé, il n’est pas capable de le suivre à la maison et je n’ai pas de consignes à suivre si Idriss fait une crise d’asthme dans ma classe. Je me sens un peu perdue.

Kevin, en classe de 3ème, a un mal-être profond et pense parfois au suicide. Il ne prend pas ses cours, rend copie blanche et a parfois des accès de violence extrême avec les autres et/ou lui-même, il n’a pas de père présent. J’ai convoqué la mère à maintes reprises, elle n’est jamais venue, ne m’a jamais répondu mais signe les nombreux mots doux que je lui ai écrits. Il n’y a toujours pas de psychologue au collège. Je ne suis pas formée, comme mes collègues, pour répondre au mal-être réel de nombreux élèves, et me trouve donc isolée et inutile face à un tel vide psychologique. Je me sens un peu perdue.

Bilel et Amine, en 5ème, ont de lourdes difficultés scolaires, ils ont du mal à prendre leur cours, à comprendre un texte écrit, à se concentrer en classe et rendent des contrôles quasi-vides, je n’ai jamais entendu parler du père. J’ai convoqué la mère qui m’a répondu qu’il n’était pas nécessaire qu’on se voit, qu’elle allait mettre ses fils au travail dès lundi. Ca fait trois semaines et ils ont eu 1/30 et 2/30 au dernier contrôle. Et pas de mot de la mère pour finalement me rencontrer ou se parler au téléphone. Je me sens un peu perdue.

Je pourrais poursuivre comme ça durant des pages, et toutes ces pages sont mon quotidien.
Je continue d’enseigner parce que j’y crois encore. Mais, en ce moment, je faiblis, je me sens seule dans cette société qui me prend pour une râleuse privilégiée. Même dans un entourage pas si lointain, je crains qu’on m’écoute mais qu’au fond, on se dise que les réformes de l’enseignement sont bien nécessaires…

Alors écoutez-moi, entendez-moi et battez-vous avec moi.

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