Accueil > N° 25 - Janvier 2006 | Par Arnaud Viviant | 1er janvier 2006

Bonne année

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C’est amusant. L’état d’urgence est prononcé dans ce pays au risque que nous ne puissions plus prononcer le mot urgence - un de ceux dans la langue, fort heureusement ils sont rares, qui ne supportent pas l’ironie - sans que chacun se mette à rire aux éclats.

La nouvelle devise de la France, telle qu’elle peut s’entendre chaque soir au journal télévisé d’Euronews, de CNN, d’Al-Jazira, la voici : « Sécurité, équité, charité... » Comme dit l’un des hommes les plus brillants de France, Martin Hirsch, actuellement président d’Emmaüs, « le véritable problème, c’est que les SDF meurent aussi en été ». Une des plus belles phrases que j’ai entendues récemment à la télé.

Enfin, bonne nouvelle : le train de vie des SDF a augmenté. Désormais, les sans-abri meurent de froid dans leur petite auto. Le carton est démodé. Vive la tôle ! Mauvaise nouvelle : on a remplacé « Métro, boulot, dodo » par « Boulot, dodo éternel ». De toute façon, le métro, on ne peut pas dormir dedans : il est tout le temps en grève.

Parfois la devise de la France change au journal télévisé. C’est plutôt : « Santé, sécurité, tranquillité », ce message s’adressant plus volontiers à la population vieillissante, lepénisée, lepénisante. Lepen à jouir, comme on disait dans mon enfance... Quoique. En hiver, on voit aussi de beaux jeunes gens courir le soir, dans les jardins des Tuileries, au risque de la pneumonie. Vous êtes jeunes ? Investissez donc dans un cœur de pierre. C’est du solide. Il n’y a pas mieux qu’un cœur de pierre. A part bien sûr, mais ce n’est pas à la portée de toutes les bourses, un cœur en or.

Car l’essentiel, évidemment, dans toute cette affaire, reste de mourir en bonne santé... Physique, en tout cas. Car de la santé mentale, on ne se préoccupe guère. La folie, l’intolérance zéro, il y a des maisons de repos pour ça. Les livres noirs de la psychanalyse succèdent aux livres noirs de la psychiatrie. La désobéissance est génétique. Des chercheurs ont avancé qu’on pouvait la détecter dès l’âge de quatre ans chez l’enfant, et l’éradiquer avec des cachets, des grands frères, des Big Brother... Et si jamais on doit en arriver là - rendons à Aimé Césaire ce qui lui appartient - des suppressions d’allocations familiales.

Bref, tout ça pour dire une fois encore, histoire de bien commencer notre année, qu’on connaît bien la morale de notre époque. Nul, en vérité, ne nous la cache. Cette morale, jusque dans son déficit de morale, ce qu’on appelle assez vulgairement « un trou », est celle de la Sécurité sociale. A savoir : l’homme est un coût pour l’homme. Les génériques ne changeront rien à la fin du film.

Les progressistes y verront bien sûr la marque du Progrès. Ils diront : « Y a du mieux. Avant, l’homme était plutôt un coup pour l’homme. » Tandis que d’autres qui n’ont pourtant rien de conservateur se sentiront plutôt dans la Zone d’Apollinaire : « Soleil cou coupé. » Mais ce programme est censé satisfaire tout le monde : c’est un programme commun, minimum, celui qui permet de maintenir à moindres flots un modèle social français auquel tout le monde tient, même si personne ne s’accorde sur sa définition. Tout ce qu’on sait, c’est que ce n’est pas le modèle anglo-saxon, en dépit de tous ses bienfaits. N’empêche que de ce modèle français, on en parle comme d’un chien qu’on croiserait bien avec le modèle nordique (ils font des choses intéressantes là-bas). Plus tard, on parlera peut-être d’un modèle européen. Bienvenue en 2006.

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