Accueil > N° 60 - mars 2009 | Par Arnaud Viviant | 1er mars 2009

Chronique de l’anarchie

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

On commence par s’extasier sur la superbe réédition (au prix imbattable de 25 euros !) de La Terreur noire , du poète André Salmon, publiée à l’origine en 1959 aux éditions Jean-Jacques Pauvert what else  ?). Une intéressante préface nous apprend que Salmon, ami d’Apollinaire, de Picasso, de Cendrars, de Modigliani, interrompit la rédaction de ses Mémoires, pour se lancer dans cette chronique de l’anarchie. Où l’on apprend, au milieu de mille choses, que c’est Tourguenieff qui a inventé le mot « nihilisme », et qu’il faut absolument lire L’Unique et sa propriété , de Max Stirner, métaphysicien révolutionnaire et pilier de brasserie qui inspira des vers à Engels, que Salmon se fait une joie de reproduire :
« Regardez ce calme ennemi de la contrainte
Il se contente encore de bière, demain il boira du sang comme si c’était de l’eau.
S’il entend crier : à bas le roi
Il ajoute tout aussitôt : A bas aussi les lois. »

Et c’est ainsi qu’on lâche un instant La Terreur noire (attention, c’est lourd, et richement illustré comme on dit) pour télécharger gratuitement en PDF L’Unique et sa propriété , de Max Stirner, sur un site québécois. Elle est pas belle, la vie ?

André Salmon , La Terreur noire , éd. L’Echappée, 25 euros

NÉCROTECHNOLOGIES

La vie est déjà beaucoup moins belle quand, chez le même éditeur qui décidément travaille pour qu’on lise plus, on tombe sur ce petit livre orwellien de combat, dû à un collectif grenoblois enquêtant sur les nanotechnologies... Qu’une coquille typographique : mais en est-ce une ? on s’interroge encore : désigne en quatrième de couverture comme des nécrotechnologies. Inventées durant la Seconde Guerre mondiale, les RFID (Radio Frequency Identification) s’immiscent un peu plus chaque jour dans notre vie quotidienne (exemple : dans les titres de transport sans contact comme le passe Navigo de la RATP). On apprend aussi qu’au 1er janvier 2008, l’ensemble du cheptel ovin et caprin de la Communauté européenne doit être identifié avec des puces électroniques, ce à quoi des bergères et bergers, luttant contre la mécanisation de la vie s’opposent de belle façon : « Nous, bergers des plaines, des causses et des montagnes, réunis pour notre sauvegarde, appelons toutes et tous à refuser les entraves électroniques. Nos troupeaux ne sont pas des machines et nous n’habitons pas dans des usines. » Et déjà, la Commission européenne s’intéresse aux aspects éthiques des implants TIC dans le corps humain. TIC ? Technologies de l’information et des communications qui, selon la Commission, pourraient vite jouer un rôle moteur dans l’innovation, et devenir un facteur de croissance économique... Ben tiens. Et déjà le lobby des RFID s’active. On apprend ainsi que le journal Le Monde a organisé en novembre 2008 une conférence intitulée « Innover, organiser, produire : 2009, la révolution RFID ». Coût de la participation : 335 euros par personne (déjeuner compris). Quant à la CNIL, ne comptez pas trop sur elle : les auteurs nous signalent que l’un de ses commissaires, Philippe Lemoine, est par ailleurs patron de la filiale Laser des Galeries Lafayette, « dont l’objet est la fidélisation des clients via ces fameuses cartes de fidélité et leurs bases de données sur vos achats » , et coprésident de GS1, lobby des RFID. Un conflit d’intérêts qui ne semble choquer personne.

Pièces et mains d’œuvre , RFID : La police totale, Puces intelligentes et mouchardage électronique , éd. L’Echappée, 6 euros

TRADUCTEUR : PASSEUR OU FAUSSAIRE ?

Claro est traducteur. De l’américain, il a traduit les romans les plus difficiles, les plus aventureux (Pynchon, Gaddis ou encore Vollmann). Autrement dit, il est écrivain, comme il l’explique sans une once de vanité dans cette réunion d’articles, de conférences et d’essais, pour la plupart consacrés à la fonction de traducteur. Une activité que Claro refuse de résumer à celle de « passeur » d’une langue à l’autre, ou pire, à une simple « opération d’import-export » pour lui préférer l’idée d’un « faussaire », fabriquant non pas une version, mais un « verso » du texte initial. Dans un des plus beaux textes du volume, et l’un des plus drôles, « De la traduction considérée comme un désastre », il insiste sur la nécessité que la littérature française a à être sans cesse « recoupée » par les grands courants poétiques étrangers, tout en convenant que la plupart des éditeurs ont bien du mal à comprendre ce que ce « recouper »-là peut vouloir dire. Et le lisant s’expliquer, lui auprès de qui Victor Hugo lui-même semble avoir été fainéant, lui qui enchaîne les défis de traduction, tout en publiant romans et en tenant blog comme on dirait table d’hôtes, on s’aperçoit qu’au-delà de la théorie, Claro ne cesse d’arpenter le seul territoire qui à ses yeux vaille : celui de « la langue travaillée » . Comme il le dit, écrivain est « un des rares corps de métier où l’incompétence et le bluff sont à ce point répandus : reconnaissons que si on retrouvait une telle disparité de talents chez les aiguilleurs du ciel, il y aurait tout intérêt à prendre le train » . Mais si tous les écrivains étaient comme Claro, il n’y aurait plus de place dans l’avion.

Claro , Le Clavier Cannibale , éd. Inculte-Essais, 16 euros

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?