Accueil > N° 69 - février/mars 2010 | Par Arnaud Viviant | 1er février 2010

Germinal dans le nucléaire

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Premier roman, et tout de suite le sentiment d’avoir affaire à une présence et surtout à un projet neuf, en littérature française. Enfin neuf... On fait toujours du neuf avec du vieux en ces matières-là, et surtout en celle-là, mais personne à ma connaissance n’avait encore songé à réactiver le moteur « Naturalisme » sous une forme puissamment moderne. Car s’il y a bien un écrivain auquel fait immédiatement songer Elisabeth Filhol, c’est un écrivain bien oublié (que seul Roland Barthes avec sa satanée intelligence lisait encore, seul contre tous), c’est Emile Zola. Elisabeth Filhol semble bien ici calquer la méthode du Maître de Médan : une solide documentation pour la construction d’un roman sur une réalité ignorée de la condition ouvrière : ici, en l’occurrence, la sous-traitance du nettoyage des centrales nucléaires à des intérimaires qui ne font que ça, véritable chair à proton dont on découvre dans ce roman (j’insiste sur ce terme de plus en plus galvaudé par des produits dérivés) qu’ils vivent comme des forains, dans des camping-cars, passant d’une centrale nucléaire à une autre (Chinon, Le Blayais...). Jusqu’à ce que leur taux de radiation (vérifiée par une décidément amusante médecine du travail) les renvoie à une autre vie qu’ils peinent alors à imaginer. En clair, La Centrale, c’est Germinal dans le nucléaire. Sauf que, techniquement, par rapport à Zola, Elisabeth Filhol diminue la part fictionnelle autant que faire se peut (on peut parler ici d’une fiction douce comme on parle d’un feu doux) mais elle garde en revanche du projet zolien ce qui pourrait agacer : la description. Enfin un roman français avec des descriptions ! Un roman qui donne à voir l’invisible : le cœur du réacteur. Et la couleur de sa piscine : bleue. « Un bleu intense, quasi surnaturel, qui pourtant ne doit rien à la science et ne doit rien à la fiction, le bleu du ciel au-dessus des casbahs, illuminé, transfiguré de l’intérieur, un bleu d’artiste inventé puis breveté sous sa formule chimique, mais dans une transparence et un rayonnement que seule la nature dans ce qu’elle a de plus intime peut rendre à nos yeux, et pour cause, certaines particules dans l’eau battent en vitesse le record de la lumière. » Un livre bleu.

Elisabeth Filhol , La Centrale , P.O.L., 14,50 euros

ZIZEK, AMÈRE FARCE

Et le nouveau Zizek, il est comment ? Foutraque, comme tout ce que produit ce Zizou-là, volontiers adepte du coup de boule philosophique. Un bandeau rouge un rien vulgaire entoure le livre ; « le penseur le plus dangereux d’Occident » peut-on y lire. Hou-hou ! La phrase n’est pas créditée ; après enquête, elle serait du magazine Times... La belle affaire. Donc, après avoir expliqué à Londres en 2009 que Rammstein était un grand groupe communiste (ici, imaginer la tête de Rancière qui ne doit même pas savoir qui est Rammstein), le Slovène communiste et lacanien se penche sur la célèbre phrase (intraduisible) de Marx selon laquelle l’histoire tragique se répète ensuite en farce. Ici, le tragique, c’est le 11 Septembre 2001, et la farce, la débâcle financière de 2008. A partir de là, Zizek part en free style, où, dans le flow de son bolcho-rap surnagent des intuitions utiles. Celle-ci, par exemple : « Lorsqu’en 2001 éclata la bulle Internet (qui exprimait l’essence même de la question de la « propriété intellectuelle »), il fut décidé de rediriger la croissance vers le secteur du logement. La cause ultime de la débâcle de 2008 a ainsi été, de ce point de vue, l’irrésolution du problème de la propriété intellectuelle. » Hélas, Zizek ne développe pas ce point certainement crucial, sauf pour parler, beaucoup plus loin dans le livre, de « l’inadaptation de la notion de propriété privée à la prétendue « propriété intellectuelle » » . Sans développer là encore. Finalement, les pages les plus intéressantes de cet essai un brin désinvolte (« du Pascal Bruckner de gauche de la gauche » me souffle un esprit malin) sont à la fin, quand, à la surprise générale Zizek en appelle (en revient) à l’universalisme kantien, notamment à propos de l’élection d’Obama. « C’est à la lumière de la conception kantienne de l’enthousiasme qu’il faudrait voir dans la victoire d’Obama autre chose qu’un déplacement supplémentaire au cours de l’éternel combat parlementaire pour une majorité, avec ses innombrables calculs et manipulations pragmatiques. (...) Quels qu’aient été nos doutes, nos effrois et nos compromis, chacun de nous, en cet instant d’enthousiasme, s’est trouvé libre et partie prenante de la liberté universelle de l’humanité. » Pas très communiste tout ça ? Ben non.

Slavoj Zizek , Après la tragédie, la farce. Ou comment l’Histoire se répète , Flammarion, coll. Bibliothèque

des savoirs, 20 euros

BRRRRRRRRR !

Quand vous lirez ces lignes, le premier roman de l’Américain David Vann sera devenu un best-seller en France. Un huis clos entre un père et son fils en Alaska, une robinsonnade psychotique, quelque part entre La Route de Cormac McCarthy et Shining de Stanley Kubrick. Ames sensibles s’abstenir.

David Vann , Sukkwan Island , Gallmeister, 21,70 euros

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