Accueil > N° 57 - décembre 2008 | Par Arnaud Viviant | 1er décembre 2008

La panne de l’écrivain

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Le prix Nobel de littérature 2002 nous fait le coup de la panne... D’inspiration. Cela lui réussit plutôt bien. C’est donc l’histoire d’un vieil Australien, né au Cap, comme Coetzee lui-même, en proie à des problèmes d’impuissance créatrice et, comme si c’était lié quelque part, sexuelle. Il rêvasse élégamment de puissance : « être à la hauteur du maître Tolstoï, d’une part, et du maître Dostoïevski, d’autre part. Leur exemple fait de nous un meilleur artiste ; et par meilleur je ne veux pas dire plus habile à son art, mais éthiquement meilleur. Ils mettent à bas nos prétentions les plus impures ; ils nous ouvrent les yeux ; ils fortifient notre bras. » Vœu pieux. Pour le moment, le vieil écrivain solitaire est incapable d’écrire un roman. Tout ce qu’il est susceptible de rédiger, ce sont des opinions tranchées, que lui a commandées un éditeur allemand, sur le monde. Et pour être tranchées, elles le sont. Presque au hasard, je vous livre celle-ci : « La démocratie ne permet pas de jeu politique en dehors de la démocratie. En ce sens, la démocratie est un système totalitaire. » Et puis celle-là, que j’aime aussi beaucoup : « Nous voyons la guerre froide comme une période où la vraie guerre, la guerre chaude, était évitée tandis que deux systèmes économiques rivaux, le capitalisme et le socialisme, étaient en concurrence pour gagner les cœurs et les esprits des peuples du monde. Mais les centaines de milliers d’hommes et de femmes de la gauche idéaliste, qui furent emprisonnés et torturés pour leurs convictions politiques et leurs actions publiques, seraient-ils d’accord avec cette vue de l’époque ? Ne se menait-il pas sans relâche une guerre chaude pendant la guerre froide, une guerre dont le théâtre étaient les caves et les salles d’interrogatoire du monde entier, qui a coûté des milliards de dollars et qui a fini par être gagnée, quand le vieux navire de l’idéalisme socialiste en détresse a abandonné la lutte et sombré corps et biens ? » Là où ça se complique, c’est que ces opinions tranchées ne forment que le haut de la page du livre de Coetzee, laquelle page est divisée horizontalement en deux puis en trois, comme une partition musicale. Le récit du milieu est la rencontre chaste, dans une laverie automatique, entre le vieil écrivain et une jeune Philippine assez chaudasse, à laquelle notre impuissant propose de devenir sa secrétaire et de taper son manuscrit. Enfin, le troisième récit, en bas de page, est le récit par la jeune Philippine de sa collaboration avec l’écrivain et de ce que ça produit dans son couple. Ce n’est rien d’écrire qu’au départ, le lecteur est totalement désarçonné par cette juxtaposition des trois récits dans la page, et qu’il a tendance à regarder son bouquin comme un foutu Rubik’s cube. Mais, une fois lancé dans l’aventure pernicieuse de cette lecture, le voilà qui découvre comment ces trois récits de nature et de tons différents s’organisent, s’enchevêtrent et s’entortillent comme une cantate rhétorique. Un vrai chef-d’œuvre d’impuissance.

J.M. Coetzee , Journal d’une année noire , Le Seuil, 21,80 euros

ÉPOQUES ÉPIQUES

Il n’y a pas à tortiller... Arrive toujours un moment où un grand écrivain se sent obligé d’écrire, comme disait Albert Cohen qui a « braqué » le titre, Le livre de sa mère... C’est presque une catégorie romanesque en soi. Et c’est donc ce que vient de faire le prix Nobel de littérature 2008 avec son dernier roman. L’intéressant, là-dedans, ce sont moins les effluves d’amour filial qui suintent de la prose de Le Clézio, pour une fois plus fleurie que minérale, que la période racontée. Par un hasard (?) de calendrier, ces années 1930, avec krach boursier et montée du fascisme et de l’antisémitisme, ne cessent de rencontrer notre propre époque, ce que ne manque de pointer Le Clézio, non sans humour parfois. Extrait :
« Chemin : En attendant, (Hitler) emploie des termes que Blum n’a jamais osé dire à ses électeurs, il leur parle du progrès, de l’honneur du travail qu’il leur a rendu, vous imaginez un homme politique qui dirait ça chez nous !
La générale : Et pour cause ! Il leur demande de travailler moins pour gagner plus ! Il achète des voix avec des congés payés et des vacances à la mer ! »

Décidément, ces prix Nobel nous étonneront toujours...

Jean-Marie Le Clézio , Ritournelle de la faim , Gallimard, 17,10 euros

BANDE D’ANARS

Impossible de finir sans dire quelques mots de ce magnifique livre album, et de ce travail de bénédictin, qu’a réalisé Frédéric Lavignette en compilant, jour après jour, les coupures de presse (iconographie comprise) relatant l’aventure de la bande à Bonnot. Ce que l’on découvre en lisant ce livre, c’est que la Bande à Bonnot marque plein de commencements : celui de la photographie (grâce à la firme Kodak qui vend des appareils légers et passe de la publicité dans les journaux), de la collaboration de moins en moins défiante entre la presse et la police. Et, pour le dire vite, par manque de place, de ce qu’un autre anarchiste dans son genre appellera beaucoup plus tard « la société du spectacle ».

Frédéric Lavignette , La Bande à Bonnot à travers la presse de l’époque , éditions Fage, 38 euros

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