Accueil > N° 36 - janvier 2007 | Par Arnaud Viviant | 1er janvier 2007

La peur tintin !

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Préfèrera-t-on toujours un journaliste qui ment bien à un journaliste qui dit mal la vérité ? Voilà la réflexion que nous inspire en premier lieu le canular, façon Orson Wells, de la RTBF, annonçant un soir de décembre à ses nombreux télespectateurs (500 000) la « mort de la Belgique », « l’indépendance de la Flandre » et « la fuite du roi à Kinshasa », devenu soudainement ce Varenne de l’ex-Congo belge, dans un flash d’info magrittien (« ceci n’est peut-être pas une fiction », avertissait-on rapidement le téléspectateur attentif). Ce qui fut vécu par la population comme une sorte de scénario fantasmatique sur une euthanasie fédéraliste de l’Europe traumatique en direct freudien depuis les studios de l’inconscient collectif belge. Je dirais même mieux : une sorte de scénario fantasmatique sur une euthanasie fédéraliste de l’Europe traumatique en direct freudien depuis les studios de l’inconscient belge. En somme, et jusque dans le « je dirais même mieux », une psychanalyse sauvage.

Etrange, bien étrange au demeurant, le lien qu’on est bien obligé d’établir et de tisser au-delà des noms, des simples noms, autrement dit d’établir de façon vraiment éthique, entre Orson Wells et George Orwell. Comme si le roman 1984 était le début et la fin de cette expérience de masse cruelle, de ce crash-test collectif qu’aura été l’émission radiophonique « La Guerre des mondes » adaptée du roman de H.G. Wells. Ah, la bonne grosse malice de l’Histoire... Ce ne sont plus des ficelles que l’on tire, ce sont des câbles. Mais voilà bien toute l’histoire de ce qu’on appelait encore autrefois les mass médias.

Si H.G. Wells a en effet vu le premier que le scénario de la peur collective serait désormais fondé sur le thème de l’envahissement collectif (aujourd’hui, nos monstres venus de l’Au-delà sont les Arabes, les Noirs et les Jaunes, je ne donne pas forcément le tiercé dans l’ordre), Orson Wells a démontré très facilement que les médias seraient l’outil de propagation de cette peur, avant que, dans un roman, George Orwell ne raconte comment cette diffusion médiatique fonderait tout un régime démocratico-totalitaire, autour de la voix forcément désincarnée de Big Brother. Oxymoron génial que ce Big Brother (car comment parler de fraternité, quand on hiérarchise ?) qui allait devenir des années plus tard le nom-clef d’une émission à retentissement mondial, interdite sous ce titre en France : et un premier avertissement mondial. Well, well, well... En somme, tous les bons s’y étaient successivement mis pour nous montrer comment le Grand méchant loup allait nous manger, derechef. Ce qu’on appelle, en terme vague, une contre-révolution.

Dans son excellent essai intitulé La Décennie, le grand cauchemar des années 1980 (1), le philosophe François Cusset raconte très bien comment l’année 1984 aura été justement l’année du faux en télévision, en France comme dans l’ensemble des pays occidentaux, ainsi qu’une étude sérieuse, et plus ou moins monumentale sur le spectacle, le montrerait sans doute.

Cusset écrit ainsi, à l’orée de son chapitre consacré à l’année 1984 : « Ce 22 février, à l’heure de la fin du dîner, le Journal télévisé refermé depuis longtemps, la rafale de percussions qui précèdent les flashs spéciaux d’Antenne 2 résonne dans les foyers. Devant vingt millions de Français, Christine Ockrent apparaît à l’écran pour annoncer plusieurs décisions prises en urgence au terme d’un Conseil des ministres exceptionnel, notamment la suppression des allocations familiales et des indemnisations chômage pour la majorité des ménages, le triplement du forfait hospitalier et la restriction du nombre de médicaments remboursés. En faillite, pris à la gorge, l’Etat n’aurait eu d’autres choix que ce recours. » Toutes choses, notons-le au passage, qui feront vingt ans plus tard l’ordinaire des vrais JT.

Car « Le flash, bien sûr, est un faux », continue François Cusset, « scène d’ouverture d’un docu-fiction d’un genre nouveau. Mais il aura suffi pour que quelques téléspectateurs sensibles, et même une spectatrice non prévenue dans le studio d’Antenne 2 soit soudain saisis de malaises ».

Si, après cela, nul n’a compris que « le faux est un moment du vrai » comme l’assurait Guy Debord en 1966 dans La Société du spectacle, alors il ne nous reste plus qu’à souhaiter une bonne année aux fumeurs et une bonne santé aux non-fumeurs. A.V.

Paru dans Regards n° 36, Janvier 2007

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