Accueil > N° 29 - Mai 2006 | Par Arnaud Viviant | 1er mai 2006

La probabilité...

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La probabilité pour qu’une pièce de monnaie, lancée dans un pile ou face, tombe sur la tranche et ne désigne personne, est assez faible. C’est pourtant ce qui vient d’arriver par trois fois dans trois grandes démocraties, dont certaines sont des républiques : les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Italie.

On se souvient de la palinodie de la Floride en 2000, pour départager George Bush et Al Gore. On se souvient des avocats, des bulletins, des comptes, des machines à voter, du prix des campagnes, de la télévision omniprésente, de la bassesse, de la tricherie. On se souvient aussi d’avoir eu le sentiment, le très curieux sentiment que cela n’avait aucune importance. Chacun comprenait que la plus grande des démocraties ne laisse rien au hasard, et surtout pas une élection présidentielle. Al Gore admit finalement sa défaite. Il s’ensuivit une guerre qui dure encore, et qui voit la plus grande démocratie du monde : celle qui en possède le copyright et qui en vend des copies en pièces détachées parfois : la plus grande démocratie du monde, élevée au soleil de Floride, bafouer aujourd’hui quotidiennement les droits de l’Homme, au vu et au su de tout le monde. Elle met au secret, torture, humilie et tue, aussi facilement que la CIA survole l’Europe.

Puis il y a eu la palinodie de l’Allemagne. C’était l’été dernier. Schröder et Angela Merckel se sont battus à mort. La campagne a été très dure, on s’en souvient. Très violente, très basse aussi, du moins dans le contenu. Ni l’un ni l’autre ne l’ont emporté. Les tractations ont duré longtemps. Finalement, Schröder a concédé sa défaite. Il ne semble pas le regretter, multipliant aujourd’hui les jetons dans les conseils d’administration les plus prestigieux de la planète, et fait des conférences à 70 000 euros pièce. Grâce à quoi, Angela Merckel peut montrer ses fesses aux prolétaires anglais hilares : l’Allemagne tombe, encore une fois.

Aujourd’hui, c’est au tour de l’Italie. Ah, la palinodie de l’Italie ! 35 millions de votants, et 26 000 bulletins d’écart entre les deux camps, peut-être moins encore après recompte. Personne n’y a rien compris de toute façon, et tout le monde s’en est vite fichu. Tout le monde sait bien que cette campagne électorale n’a pas été démocratique en soi, et qu’au final l’élection est devenue un référendum sur la couillonnerie où chacun, en son âme et conscience, a dû se demander s’il était couillon ou pas. De justesse, donc, les Italiens ont répondu qu’ils l’étaient.

Ainsi, doucettement, la démocratie moderne, qui n’est pas celle de l’opinion, qui n’est même plus celle de l’émotion, mais au contraire celle de l’absence d’opinion, et plus grave encore sans doute, de l’absence d’émotion : ainsi la démocratie moderne s’achemine-t-elle vers le rêve chiraquien, exprimé lors de la crise du CPE, du « ni vainqueur ni vaincu ». Tout cela en fait n’est pas sérieux. Tout cela est un jeu, et doit le rester. Gardons toujours en effet à l’esprit qu’il s’en est fallu de quelques voix seulement, sur cinq cents suffrages exprimés, pour que Socrate ne soit pas condamné à mort, et qu’on le laisse continuer sa tâche, c’est-à-dire philosopher, c’est-à-dire, comme il l’expliquait lui-même, pervertir la jeunesse. Auquel cas, on n’en serait peut-être pas là aujourd’hui.

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