Accueil > N°63 - été 2009 | Par Arnaud Viviant | 1er juillet 2009

La vie, ce grand fleuve...

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Le réalisateur de Shoah nous livre à 80 ans ses Mémoires . D’emblée, il nous indique que ce livre a été dicté à ses secrétaires, notamment dans « les palais et chaumières » que son ami Bernard-Henri Lévy a mis à sa disposition. Or, c’est la première bonne surprise de ce livre que cette écriture orale ou cette oralité écrite, comme on voudra, qui lui donne la limpidité, la calme fluidité d’un grand fleuve, donnant au lecteur le sentiment de descendre le cours d’une vie. Et contrairement à ce qu’on pouvait craindre, celle de Claude Lanzmann telle qu’il nous raconte est beaucoup plus une croisière qu’une croisade. La descente n’est pas tout à fait chronologique, elle se donne le loisir de longues escales, d’inspecter des méandres et des îles secrètes de la destinée, comme cette belle histoire d’amour nord-coréenne, à la fois fugace et persistante, qui est, dans tous les sens du terme, le cœur du livre. Cette vie, disons-le franchement, sent à plein nez la testostérone, hantée qu’elle est par la notion de « courage ». Comme l’écrit l’auteur, « cette vie si déraisonnablement aimée aura été empoisonnée par une crainte de même hauteur, celle de me conduire lâchement si je devais la perdre » . Mais il n’y a pas de courage, que des preuves de courage, et Lanzmann égrène les siennes tout au long de sa vie, à commencer par avoir piloté, sexagénaire, un F16 de l’armée israélienne, et en avouant tout de même une lâcheté : jeune maquisard, en 1944, il a abandonné derrière lui un camarade blessé, car il était sûr d’être tué par les Allemands s’il cherchait à le sauver.

L’autre grande leçon du livre, c’est qu’on n’est pas sartrien - et sartrien jusqu’au point d’être pendant sept ans le mari de Simone de Beauvoir - sans que cela détermine toute une conduite, toute une philosophie, toute une existence. On trouve dans les Mémoires de Lanzmann la même instance de vérité que dans les Mémoires de Beauvoir ou la correspondance de Sartre, cet existentialisme qui se résume peut-être à un simple amour de la vie dans son actualité. N’oublions pas que Sartre, Beauvoir et Lanzmann sont aussi, sinon avant tout, des journalistes avec la revue Les Temps modernes . Les cent dernières pages du livre sont consacrées au film Shoah. Ce qu’on peut sans doute dire de mieux à leur propos, c’est qu’elles donnent envie de faire et pourquoi pas de refaire le long voyage de neuf heures au bout de la nuit et du brouillard. On se souvient peut-être de ce passage de Annie Hall où Woody Allen avoue à Diane Keaton qu’il a vu huit fois Shoah. Lanzmann explique clairement que Shoah n’est pas un film sur la déportation, mais sur les chambres à gaz. Avec une obsession : faire témoigner ceux qui ont travaillé dans les chambres à gaz et qui en sont revenus, qui ne sont donc pas des survivants, mais des revenants. C’est un film sur la mort. Sur l’impossible tentative de raconter la mort, d’où son titre, que son intraduisible même a élevé au rang de nom commun.

Claude Lanzmann , Le lièvre de Patagonie , éd. Gallimard, 25 euros

JOURNALISME GONZO

Beau livre mélancolique sur la fin du journalisme culturel tel qu’a pu le pratiquer le journaliste texan Grover Lewis pour le magazine américain Rolling Stones et le journaliste havrais Philippe Garnier, correspondant à Los Angeles pour Rock & Folk ou Libération . Garnier ne cache ni sa dette ni son admiration pour Lewis, à la Montaigne/La Boëtie, Freelance est aussi un beau livre d’amitié. Ce que Garnier a fait en français, c’est des papiers « à la Grover Lewis ». En un peu moins « gonzo » peut-être. Car c’est aussi un livre sur le journalisme « gonzo » dont le maître était Hunter Thompson, ce fou furieux qui, à sa mort, a fait disperser ses cendres au canon un 4 juillet (le canon étant offert par son ami, Johnny Depp). On aurait aimé que Garnier se coltine un peu plus cette idée de journalisme gonzo, ce journalisme subjectif, inventé (?), rock’n’roll, littéraire. Il s’y emploie pendant cent pages, avant de disséquer, parfois de façon un peu longuette, certains articles de Grover Lewis. Car ce qui intéresse furieusement Garnier, ce sont moins les marottes sur lesquelles écrit Lewis (acteurs de série B, scénaristes d’Hollywood, starlettes oubliées ou réalisateurs de westerns, qui vont devenir aussi la spécialité de Garnier) que le style de Lewis. N’oublions pas que Garnier est également traducteur, et que c’est dans sa langue qu’il apprécie un écrivain, Garnier ayant qui plus est un péché mignon (trop mignon, parfois) pour les idiosyncrasies. Autrement dit, on y revient, et c’est fou comme c’est la notion du moment, se dit-on : l’intraduisible.

Philippe Garnier , Freelance : Grover Lewis à Rolling Ston , une vie dans les marges du journalisme , éd. Grasset & Fasquell, 20,99 euros

POÈMES ET POUVOIR

Ossip Mandelstam contre Staline. Révolution poétique contre révolution politique. Poèmes et Pouvoir. Un roman en technicolor, et qui plus est pas anticommuniste pour un sou, du père de Jonathan Littell. Mon conseil pour vos vacances.

Robert Littell , L’hirondelle avant l’orage , éd. Baker Street, 22 euros

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