Accueil > N° 59 - février 2009 | Par Arnaud Viviant | 6 février 2009

« Le Capital » pour les nuls

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Il paraît qu’avec la crise, que les médias affublent toujours du quelconque nez rouge d’un adjectif (financière, économique), Le Capital de Karl Marx se vend de mieux en mieux. Tant mieux. Et c’est dans ces circonstances qu’on ne peut que saluer bien bas l’initiative des éditions du Chien Rouge de rééditer L’abrégé du Capita de Karl Marx par Carlo Cafiero . Un vademecum du Livre I du Capital , une version light pour lectorat populaire, rédigé en prison par ce contemporain italien de Marx qui s’était opposé à lui en 1872, lors de la scission de la Ire Internationale, pour rejoindre le camp des anarchistes. Il demeurait néanmoins persuadé que Le Capital était l’œuvre la plus importante de son temps. Voici donc, réédité, ce «  Capital pour les nuls » comme on dirait aujourd’hui, en reprenant le nom d’une célèbre :et utile : collection de vulgarisation. L’idée simple et belle de Cafiero est d’abolir la peur. Marx est non pas simplifié mais abrégé :idée approuvée par l’auteur lui-même, comme le prouve une correspondance ici reproduite. Ce qui donne, par exemple, page 123 : « Une voix terrible sort du temple du dieu Capital, et crie : tout cela est juste, parce que tout cela est écrit dans le livre des lois éternelles. Il y eut autrefois un temps, très lointain, où les hommes vaquaient encore libres et égaux sur la terre. Un petit nombre d’entre eux furent laborieux, sobres et économes ; tous les autres furent paresseux, jouisseurs et dissipateurs. La vertu fit riches les premiers, le vice fit misérables les seconds. Ceux qui formaient le petit nombre eurent le droit (eux et leurs descendants) de jouir des richesses, vertueusement accumulées ; tandis que ceux qui formaient le grand nombre furent contraints par leur misère à se vendre aux riches, furent condamnés à perpétuité à les servir, eux et leurs descendants. Voilà comment expliquent la chose certains amis de l’ordre bourgeois. (...) Voilà l’insipide enfantillage que M. Thiers, par exemple, pour défendre la propriété, rabâche encore, avec solennité, aux Français jadis si spirituels. » (C’est nous qui soulignons, comme on dit dans les livres). A.V.

Carlo Cafiero , Abrégé du Capital de Karl Marx , éd. Le chien rouge, 10 euros

A lire aussi :

VIE DE TRADER

Oui, je sais, vous allez me dire : ça devient un peu monothématique, cette rubrique, pour ne pas dire plus... Mais, outre que vous achetez Regards et non Le Monde  ; outre que c’est la magie de certaines époques d’apparaître dans toute leur cohérence, tissée de fils invisibles qui formeront le filet sur lequel nos esprits :ces acrobates ratés : rebondiront un jour, Das Kapital , deuxième roman de Viken Berberian (mais le premier traduit en français) n’a pas grand-chose à voir avec Karl Marx. Quoique. C’est l’histoire de Wayne, un trader new-yorkais qui a tout de même affiché une citation du philosophe allemand derrière son bureau à Wall Street. Vous savez, celle, célèbre, qui parle des « eaux glacées du calcul égoïste » . Wayne patine dessus depuis trop longtemps pour ne pas sentir le dégel advenir. Face à son ordinateur où défile le Dow Jones, l’indice Bloomberg, il voit le monde s’écrouler (prescience typiquement romanesque, puisque le livre a été écrit en 2007). Ceux qui vont le sauver (son âme, sinon son corps) c’est Alix, une jeune Marseillaise, étudiante en architecture, littéraire néanmoins, ainsi qu’un Corse, situationniste (eh oui, ça existe !). On ne vous dit pas comment. Pour donner envie de lire ce Don DeLillo rafraîchi qu’est Viken Berberian (là où DeLillo est devenu pompeux et moralisant), on citera juste cette phrase d’Albert Einstein qui sert d’épigraphe au roman, et qu’on adore : « La gravitation ne peut quand même pas être responsable du fait que les gens tombent amoureux » ... A.V.

Viken Berberian , Das Kapital , éd. Gallmeister, 21 euros

ENTRÉES DANS LA VIE

Premier roman, grande réussite. Pour commencer, on n’a pas trop l’habitude de voir cet adjectif, « insoumis » , au féminin. Cette déclinaison est une joie. La première. Il s’agit, comme au dix-huitième siècle prérévolutionnaire, dialectique, d’un roman par lettres... Deux jeunes femmes, à peu près de l’âge de l’écrivain (Célia Lévi a 26 ans) cherchent à entrer dans la vie : l’une, Renée, prénom qui est déjà tout un programme, est partie en Italie pour devenir peintre ou cinéaste, disons artiste, ce mot libre que l’époque a gentiment professionnalisé, et pour lequel elle a même inventé des caisses de retraite. Tandis que Louise, prénom qui est déjà en soi tout un programme reste à Paris, s’inscrit à la Sorbonne, avant de vivre de l’intérieur les manifestations contre le CPE, puis de rejoindre l’ultra-gauche à travers une communauté qui n’est pas sans rappeler celle de Tarnac. Pendant ce temps, comme à l’autre bout du spectre, Renée sombre dans l’oisiveté, la contemplation des paysages italiens (magnifiquement décrits), les amourettes, avant de découvrir le monde du travail. Il y a dans ce livre parfait une sorte de double éducation politique qui fera penser, mutatis mutandis , à L’Education sentimentale de Flaubert. A.V.

Celia Levi , Les Insoumises , éd. Tristram, 18 euros

Paru dans Regards n°59 février 2009

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