Accueil > N° 56 - novembre 2008 | Par Arnaud Viviant | 1er novembre 2008

Le charme discret des préfaces

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C’est Lichtenberg, je crois, qui comparait une préface à un paratonnerre. Pierre Bergé, qui a longtemps joué ce rôle auprès de Yves Saint-Laurent, s’y connaît donc un peu. Son anthologie de préfaces est le livre le plus classe de la rentrée, réunissant Giono, Gide, Mallarmé, Proust, Valéry, Fargue, Gracq, d’autres encore... A le lire, on y retrouve les joies qu’on éprouvait étudiant, en cours de littérature générale et comparée. Comparez la préface de Giono à l’Iliade avec la préface de Claudel à l’Odyssée... Roman contre poésie... Quand ils nous invitent à entrer dans l’œuvre d’un collègue, les écrivains ont souvent alors des grâces d’agents immobiliers qui veulent vendre à tout prix : « Dussions-nous sombrer un jour dans un monde sans pitié, sans nuances et sans fleurs, privé de sensibilité et de mémoire, et soumis tout entier au contrôle de la machine sur les nerfs, le nom de Verlaine est une des choses qui resteraient, en compagnie de quelques autres, au fond d’une urne secrète et sonore, dont les confidences involontairement recueillies, involontairement éloquentes, presque chuchotées, iraient en s’affaiblissant le long de l’ouïe des hommes jusqu’à la poussière incandescente de l’ultime soubresaut. » C’est pas beau, ça ? Léon-Paul Fargue, préfaçant Confessions, de Verlaine... Du vrai boulot d’écrivain...

Pierre Bergé , L’Art de la préface , Gallimard, 22 euros

LE GÉNIE DU MARKÉTING

Je ne sais pas pourquoi je me sens obligé de dire quelque chose de ce livre. J’ai peur d’être tombé dans le panneau. Deux éditeurs, Flammarion et Grasset, s’unissent donc pour publier cette correspondance par mails entre ces deux plumitifs géants. On dirait une OPA. Assez mal à propos, en période de crise, on dirait que le petit monde de l’édition, en son fief décati de Saint-Germain, s’amuse à jouer aux lourds industriels, à se prendre pour des constructeurs automobiles, lançant un prototype révolutionnaire dans le plus grand secret... Cela fait un peu pitié pour Michel Houellebecq, romancier plus qu’amusant à ses heures, et désormais mondialement, servir ainsi la soupe à un Bernard-Henri Levy qui, du haut de ses soixante ans, n’en sait toujours pas plus long sur la littérature que sur la philosophie, et en sait toujours plus en revanche sur le marketing médiatique. Il s’agit bien d’une opération... Mais que cache-t-elle exactement ? Toujours le même extraordinaire poujadisme qui consiste à jeter la pierre à la critique, au journalisme culturel qui se permet, du haut de sa bassesse, de juger ces deux sommités. Ces deux mal-aimés se lèchent donc réciproquement leurs plaies, parlent de l’eczéma qui les afflige dès qu’on ose mettre en cause leur génial génie ingénieux (on se croirait par moments dans la salle d’attente d’un dermatologue). Ils s’envoient ainsi des mails fleuris (Génial, ton film ! Et le tien, dis donc ! Pas mieux), parlent de Baudelaire (Ah ! Baudelaire... Nous aussi, hein, mon pote, enfin mon nouveau pote inattendu, nous aussi albatros, on se traîne avec nos ailes de géant : et ma chemise blanche, hein ! : au milieu de tous ces cons, la vache, c’est lourd, Baudelaire avait tout compris). On parle gaiement des petites affaires familiales, papa maman, et là, on se croirait dans la salle d’attente d’un psychologue... Mais surtout, surtout, là-dedans, pas un mot sur LE REEL. Il faut dire que BHL avait déjà fait un livre en Amérique, sur les traces de Tocqueville, sans même s’apercevoir que la charpente du capitalisme était rongée par les mites, mais en s’apercevant que Sharon Stone avaient de belles jambes : c’est dire son attention au réel, à celui-là. Les Ricains avaient bien rigolé en le lisant. On imagine donc que cette correspondance électronique entre la carpe et le lapin sera pour BHL une occasion rêvée de se refaire une crédibilité aux Etats-Unis. C’est bien lui le grand intellectuel français, et non pas cet enfoiré de communiste de Badiou qui remplit là-bas des amphithéâtres comme si c’était des stades. Car avec ce coup éditorial, c’est bien de cela dont il s’agit : exterminer la concurrence déloyale que peut constituer l’intelligence, alors qu’il suffit, pour peu que l’on soit malin comme un pou, d’un peu de marketing pour s’imposer.

Michel Houellebecq, Bernard-Henri Levy , Ennemis publics , Flammarion/ Grasset, 20 euros

ECHENOZ EN COUREUR DE FOND

Après son Ravel, Echenoz continue son programme de fictions biographiques avec un court roman, aux allures de sprint, sur le coureur de fond et demi-fond Emile Zatopek. Une occasion pour le romancier de s’interroger sur le style « Travaille plutôt ton style. Mais non, dit-il, le style, c’est des conneries » ), de déhancher ses phrases au bord de l’agrammaticalité « Après le coup de pistolet dont, vu le contexte, encore heureux qu’une balle perdue n’ait pas provoqué d’accident, c’est parti » ), bref de bien se marrer. Si l’on a bien compris, Echenoz a ensuite l’intention d’écrire un troisième volet (à propos, cette fois, d’un scientifique) : la musique, le sport, la science, trois métaphores de l’écriture.

Jean Echenoz , Courir, Minuit , 13,50 euros

Paru dans Regards n°56, novembre 2008

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