Accueil > N° 38 - mars 2007 | Par Arnaud Viviant | 1er mars 2007

Le libéralisme n’est pas un humanisme

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Eh bien voilà, à l’heure où je vous écris, un troisième suicide a eu lieu au Technocentre de Renault, à Guyancourt, dans les Yvelines. Là-bas, on ne construit pas des autos, il n’y a pas d’ouvriers, non, Monsieur ; on les pense, les autos, Monsieur, on les pense comme des produits. La Logan à cinq mille euros, c’est nous. La nouvelle Trabant, pour ainsi dire, c’est nous. Et puis ensuite, on les lance, Monsieur, comme des produits. Vous, avez-vous déjà essayé de lancer une voiture ? C’est lourd, vous savez. D’autant qu’à Guyancourt, on s’occupe, ma foi, de vingt-six modèles en même temps, Monsieur. Il y a douze mille employés au Technocentre, parfaitement, oui. C’est le chiffre. Une petite ville de province, vous avez bien raison, c’est d’ailleurs ce que nous répète tout le temps la direction. Oui, Monsieur. Alors trois suicides en quatre mois dans une petite ville de province, cela reste dans les normales saisonnières. Au pire, cela nous place dans la queue de peloton de l’ensemble des pays de l’Union européenne.

Le premier suicide a eu lieu sur le site lui-même, en octobre. On en a beaucoup parlé entre nous, mais on a minimisé l’affaire. Personne ne voulait vraiment en causer, la direction faisait évidemment passer le mot, c’est triste, mais pas en ce moment, d’autant que chacun sait que notre ami passait par une mauvaise passe au niveau de sa vie personnelle. Nous, évidemment, dans l’industrie automobile, ces histoires de niveau, ça nous touche, et puis un suicide, vous savez, ce n’est jamais un bon sujet de conversation. C’est comme un virus, comme la méningite. On craint la contagion.

Seulement voilà, il y a eu un deuxième suicide un mois plus tard, encore sur le site. Encore imputé/imputable au boulot, je ne vous le cache pas. C’est vrai que c’est dur, le libéralisme, la compétition entre tous et tous, comme dans le sport, quoi ! Surtout chez les cadres. Le soir, on les voit, ils rentrent avec du boulot à la maison. Ils sont complètement défoncés à l’ordinateur, à Internet, ils se shootent à Internet moi je pense, boivent pas, fument plus, sauf le week-end, qu’ils passent à jouer au poker en ligne sur Internet, où là ils se font leur paquet de Marlboro dans la nuit, et une bouteille de Chivas. A l’anglaise. Ils se saoûlent à l’anglaise, le week-end, en jouant au poker, pour stresser encore, mais en jouant, sans travailler ! Voilà où ils en sont. Surtout les jeunes.

Et puis il y a ceux qui ont une famille, un amant, une femme, des enfants. Quelqu’un qui les attend à la maison, et qu’ils aiment, peu importe comment. Mais ce qu’ils comprennent, en travaillant comme des dingues, et en étant donc moins disponibles mentalement et physiquement, c’est que ce ne peut être n’importe comment. Leurs femmes et les enfants d’abord, cette vieille devise qui remonte à loin, ne renvoie plus maintenant, dans leurs crânes, qu’à des vies qui sombrent. C’est ce qu’a raconté la femme de celui qui s’est suicidé le 9 février dernier. Elle était partie en vacances avec leur enfant. Car, lui, évidemment n’en avait pas. Il a profité de leur absence pour se pendre à leur domicile avec sa ceinture. Il était très bien noté par sa hiérarchie. Souple d’échine sans doute. Il venait d’être nommé cadre. Il a laissé une lettre pour expliquer qu’il ne supportait pas sa charge de travail, lui chargé de famille, lui chargé de sa vie. Il a pris son ceinturon, son pantalon a tombé, il s’est pendu. On a retrouvé son corps deux jours plus tard.

C’est vrai que c’est dur, Monsieur. C’est incroyable de penser que dans ce petit village de 12 000 employés, il ne se soit trouvé personne pour décourager ces trois gars de commettre l’irréparable. Pour nous, dans l’industrie automobile, l’irréparable, c’est des choses qui nous parlent, qui nous touchent. C’est sûr qu’on n’est plus autant heureux de faire ce qu’on fait qu’avant. Le problème, c’est les jeunes. Ils ne savent pas qu’avant c’était mieux. Que la petite ville existait vraiment... Non, ils ne savent pas, Monsieur. Aux innocents les mains pleines, mais là, c’est de moins en moins vrai. Les jeunes se défoncent pour trois fois rien. Ils se croient en Formule 1. Ils rêvent du jour où ils seront invités au grand prix de Magny-Cours. En attendant, ils courent, et nous les vieux, on est à la traîne, on est à la peine. Vous voulez que je vous dise, Monsieur... C’est un peu solennel, Monsieur, mais le libéralisme n’est pas un humanisme. A.V.

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