Accueil > N° 58 - janvier 2009 | Par Arnaud Viviant | 1er janvier 2009

Mauriac en critique télé

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Voilà un livre utile. Si vous voulez savoir à quoi ressemblait de la télé publique sans publicité (chose qui devrait être revenue lorsque vous lirez ces lignes, mais qui est encore en discussion torride au Parlement à l’heure où je les écris), lisez François Mauriac. Le prix Nobel de littérature a en effet tenu chronique télé entre 1959 et 1964, d’abord à L’Express , puis, quand celui-ci est devenu trop « gauchiste » à ses yeux, au Figaro littéraire . Il est septuagénaire quand Jean-Jacques Servan Schreiber lui offre ce gros meuble imposant « un relent bizarre d’exposition universelle et de cirque » dont il va vite s’enticher, alors que son fils Claude regrette « l’intrusion de la Bêtise du siècle » dans le salon familial... A l’époque, il n’y a qu’une chaîne, et le grand écrivain, pas bégueule, regarde tout, avec sympathie, empathie, amusement critique. Il apprécie évidemment que la télé lui montre l’histoire en direct et note finement : « Si jamais les Français reprennent la Bastille, nous serons aux premières loges, les pieds dans nos pantoufles » (s’opposant déjà intellectuellement à Gil Scott Heron qui psalmodiera plus tard « The revolution will not be televised »  : un autre point de vue). Mais François Mauriac aime aussi Intervilles, animé par le « néronien » Guy Lux, les variétés lorsqu’il y tombe amoureux de Marie Laforêt et, évidemment, les émissions littéraires où l’on voit passer des jeunes : Philippe Sollers qui, à vingt ans, vient déjà causer dans le poste (de Maurice Barrès !) ou encore un « auteur difficile » , Alain Badiou... Surtout, on s’aperçoit en lisant ce volume fort soigneusement édité, qu’une bonne télévision ne peut pas exister sans une bonne critique en face pour la regarder. Comme le note Merryl Moneghetti en postface, « avec l’arrivée de la deuxième chaîne et le développement de la télévision commerciale qui s’appuie sur les sondages et qui recherche la conquête de parts d’audience, les débats politiques et la mainmise du pouvoir l’emportent en 1963-1965 sur les enjeux culturels et esthétiques. Les quelques intellectuels qui s’étaient passionnés pour la télévision cessent leurs chroniques » .

François Mauriac , On n’est jamais sûr de rien avec la télévision , éd. Bartillat, 25 euros

LA TRISTE HISTOIRE DE S ?UR SOURIRE

Dans le genre décidément très couru de la fiction biographique, voici une évocation plutôt punk de Sœur Sourire, de son vrai nom Jeanine Deckers (1933-1985), qui obtiendra un succès mondial avec la chanson « Dominique, nique, nique... » en 1963, quand le verbe « niquer » n’existait pas encore. Entrée au couvent chez les dominicains, elle chantait sur ordre de sa hiérarchie. Le Ed Sullivan show viendra l’interviewer quand son tube sera n°1 aux Etats-Unis, et on tournera un « biopic » à Hollywood sur « Sœur Sourire ». Très léger, le roman de Claire Guézengar essaie de rendre une voix à Jeanine Deckers, quelque part entre Sœur Sourire et Sister Morphine, puisqu’elle se suicidera avec sa compagne en 1985, harcelée par le fisc belge qui lui demandait de façon pas très catholique de payer des impôts sur ses tubes passés, alors qu’elle en avait abandonné les droits à son couvent...

Claire Guezengar , Sister Sourire, une pure tragédie , éd. Laureli/ Leo Scheer, 13,30 euros

CULTURE ET PLUS, SI AFFINITÉS

Pas très en forme, le narrateur de ce premier roman, devenu addict des sites de rencontres sur Internet, Casanova virtuel qui va jusqu’à se créer des « fakes » , de fausses identités, poussant toujours un peu plus loin le bouchon de la déperdition de soi en cascade de miroirs. Le récit, drôle et pathétique, vaut surtout pour une description très réaliste du fonctionnement de ces sites de rencontres : bien sûr, le mythique Meetic mais surtout le moins connu pointscommuns. com, un site fondé sur des affinités culturelles, des goûts partagés. Bref, « l’alibi culturel comme facteur érotique » , comme le note notre explorateur qui prend vite ses repères : « L’expérience m’amène à éviter comme la peste les femmes qui citent Belle du seigneur et sa théorie du gorille (ce doit être mon instinct de survie) » . Marrant, on vous dit.

Giulio Minghini , Fake , éd. Allia, 9 euros

RIGOLER SANS ENTRAVE

Le but, ici, de Georges Perec, crû 1968, était, de son propre aveu, « d’arriver à un texte réellement linéaire donc totalement illisible » . Et l’on peut dire que c’est vachement réussi, d’autant que Perec supprime la ponctuation pour emmerder son monde ; et qu’une coquille de l’éditeur, page 62, intervertissant trois ou quatre membres de phrases dans la page, rend le tout encore plus illisible... Sauf qu’on ne sait plus : nous lecteur : si c’est vraiment l’éditeur qui s’est endormi sur ses épreuves, ou Perec, en définitive, qui ne s’est pas relu. Bref, une preuve supplémentaire qu’on rigolait bien dans la littérature française en 1968, à l’époque où Queneau et Perec se tiraient la bourre dans l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), et qu’on fait n’importe quoi quarante ans plus tard...

Georges Perec , L’art et la manière d’aborder son chef service pour lui demander une augmentation , éd. Hachette Littérature, 12 euros

Paru dans Regards n°58, janvier 2009

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