Accueil > N° 55 - octobre 2008 | Par Arnaud Viviant | 1er octobre 2008

Notre Homère du 11 Septembre

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Ce n’est pas l’ambition qui étouffe Mathias Enard. Le voici donc, pour son troisième roman, parti dans un projet dithyrambique. Raconter en une phrase unique de quelque cinq cent pages touffues, simplement ponctuée de virgules qui seraient comme les nerfs ou les tendons de cette phrase, les souvenirs d’un espion ayant travaillé dans la Zone, c’est-à-dire tout le pourtour méditerranéen. Comme dans La Modification , de Michel Butor, nous sommes en train (espace privilégié de la lecture), cette fois le Milan-Rome. Il faut environ une vingtaine d’heures pour lire le roman d’Enard, alors qu’il n’y a que 500 km entre Milan et Rome ! Qu’importe : si l’on aime la géopolitique, si l’on trouve marrant qu’un romancier désigne Jésus comme « le premier leader palestinien, le seul qui soit parvenu à quelque résultat, pourtant ce n’était pas gagné pour ce maigrichon levantin fauché et geignard qui n’a pas écrit une seule ligne de son vivant » , si l’on s’intéresse à la guerre, si l’on songe que le roman doit embrasser le monde qui s’embrase, alors il faut lire Mathias Enard, comme s’il était notre Homère du 11 Septembre, ou un archéologue de toutes les guerres qui ont agité et agitent encore le bassin méditerranéen, englué depuis des siècles dans le songe creux de l’Histoire, enfermé dans le train fantôme des religions et des civilisations qui n’en forment qu’une. Non, ce n’est pas l’ambition qui étouffe Mathias Enard, c’est bien autre chose... C’est la légende, au sens le plus littéraire du terme. Voici un roman qui aspire à devenir légendaire, et franchement, vu son inspiration (autrefois on aurait dit son souffle peut-être), il n’est pas dit qu’il n’y parvienne pas.

Mathias Enard , Zone , éd. Actes Sud, 22,80 euros

DOROTA, L’ENFANT TERRIBLE

Après le plombier polonais, l’écrivain polonais. Ou plutôt l’écrivaine. Dorota Maslowska est la petite princesse et l’enfant terrible des lettres de Varsovie. Après l’énorme succès de son premier roman publié à 17 ans, alors qu’elle était encore lycéenne, et qu’on la surnomme de fait la Françoise Sagan polonaise, la voilà qui se lance dans un second roman dévastateur. Où elle se moque, pêle-mêle : d’elle-même en particulier (on va voir ce qu’on va voir) ; de l’industrie culturelle en général qui façonne rois et reines d’un jour pour faire rêver le petit peuple en déshérence dans cette loterie, dans ce sport cérébral (comme si le cerveau n’était qu’un muscle, un simple muscle) qu’est devenue la culture aujourd’hui. L’auteur a pourtant mis en garde : « Il convient d’empêcher la traduction éventuelle de ce livre dans d’autres langues, car le comportement des protagonistes trahit un faible niveau de moralité, ce qui donne, pour l’Occident, une image négative de la Pologne. » Tu parles, Dorota... On la sent au contraire jouissive de tailler cette longue jactance, dont elle ne cesse de noter qu’elle est « sponsorisée par les fonds de l’Union européenne » , ce qui est vrai, contre le nationalisme tout aussi bien que contre le supranationalisme. Dorota Maslowska écrit à son propos : « Comment rejoindre l’Europe, avec elle on n’a plus qu’à s’annexer à la Russie, s’enterrer sous des champs de patates ou d’orties » , et c’est vrai, cette jeune écrivaine rue dans les brancards, si bien qu’en Pologne, pays lettré, ô combien, elle a obtenu la plus haute distinction littéraire, le prix Niké. On ne la compare plus cette fois à Françoise Sagan mais à Gombrowicz ou Céline. Et comment dire que, cette fois, dans cette fichue industrie culturelle chargée d’agiter le ciel gris de la vie, cela semble amplement mérité ?

Dorota Maslowska , Tchatche ou crève , éd. Noir sur blanc, 16 euros

UNE BOURGEOISE DE CLASSE

Un petit mot, pour finir, de la littérature française bourgeoise actuelle... Angot est bourgeoise, et ne s’en cache pas, au contraire. Surtout quand elle « sort » avec Doc Gyneco, qui vote Sarkozy et DONC n’est pas bourgeois. En tout cas, pas bourgeois « rive gauche » comme notre auto-romancière bien connue. Voilà donc Angot qui se lance dans une analyse de la « différence de classe »  : pour ne pas dire la lutte, même si c’est chaud quand même : tout à fait réjouissante d’un banal point de vue marxiste-léniniste. Sauf que le mot classe, modernité oblige, a désormais été remplacé par le mot « réseau »... Certes, ce n’est pas de la très « grande » littérature... Il y a même là-dedans une espèce de fadeur fortement conservée : celle de la vie même ? Mais que ce « grande littérature » fait peur de toute façon... Que devrait-on faire alors de la « petite » littérature... ? En un sens, Christine Angot propose ici une sociologie de l’amour à Paris, aussi amusante à certains moments que les analyses détaillées de nos deux sociologues préférés, Pinçon et Pinçon-Charlot (leur Sociologie de Paris vient d’être rééditée en poche dans une nouvelle édition). Oui, comme ils l’expliquent, et comme le raconte également Christine Angot, les riches sont le seul groupe social encore organisé en tant que classe...

Christine Angot , Le Marché des amants , Le Seuil, coll. Fiction & Cie, 19,90 euros

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