Accueil > N° 32 - septembre 2006 | Par Arnaud Viviant | 1er septembre 2006

Philosophie du coup de boule

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Si vous étiez à l’étranger, on peut parier qu’un seul nom aura tourné autour de votre tête cet été, comme une mouche, mais aussi parfois comme un sésame : celui de Zidane. Et à ce nom désormais, associé comme une plaie, un blason ou une idée, un seul geste : celui du coup de boule. Partout dans le monde, ce coup de boule a fait couler des rivières d’encre, il a été décortiqué, analysé, passé au ralenti, sans que soit toutefois considéré le fait qu’il était devenu bien plus qu’un coup de boule : une esthétique, c’est-à-dire, à peu de choses près, une philosophie. Ainsi, un exemple parmi tant d’autres : que pensez-vous du coup de boule des Israéliens aux Libanais ?

« Lutter contre la violence » est l’antienne médiatique de toutes les démocraties, leur credo, leur crincrin, leur chanson. C’est par exemple au nom de cette lutte que sont condamnées toutes les formes de terrorisme, quelles qu’en soient les causes, les origines, les mobiles, et raffermis tous les principes à tentation totalitaire de sécurité. Ainsi, après l’avoir longuement redouté, tout le monde avait été agréablement frappé, lors de la Coupe du monde, par l’absence de hooliganisme, cette violence d’essence nationaliste propre au foot. Ce, jusqu’au coup de boule de Zidane qui, à bien des égards, peut se regarder comme un concentré de hooliganisme à l’endroit même où il devrait être le moins admissible : non pas autour, mais sur le terrain de jeu lui-même.

Pourtant, ce geste inacceptable a été accepté, en tout cas excusé, pardonné immédiatement, par les plus hautes autorités, à commencer par le président de la République, au risque d’une jurisprudence immorale. Comme Guy Drut avant lui, et pour les mêmes raisons invoquées (service rendu à la nation), Zidane semble avoir bénéficié d’une amnistie automatique. On nous a longuement, très longuement expliqué, en chœur, que Zidane avait été insulté, que sa famille avait été insultée, sa sœur, sa mère (il se chuchota même : c’est intéressant à noter : que celle-ci, en fonction de ses origines algériennes, avait été traitée de « terroriste » par l’Italien boulé).

En l’occurrence, vingt-quatre heures n’étaient pas passées depuis ces insultes et le fameux coup de boule, que l’Etat d’Israël attaquait le Liban, sous prétexte que deux soldats israéliens avaient été faits prisonniers par le Hezbollah. Une attaque qui allait rapidement devenir une guerre de tirs au but, qui allait durer un mois, détruire un pays en pleine reconstruction, tuer plus d’un millier de civils, dont un tiers d’enfants. Pour autant, cette guerre inacceptable a été, sinon acceptée, du moins comprise par de nombreuses autorités et de nombreuses personnalités « morales », au nom du droit quasi-zidanesque d’Israël à se défendre.

Ce que le geste de Zinedine Zidane au Mondial a donc très clairement déplacé dans l’inconscient collectif, c’est la frontière entre le pardonnable et l’impardonnable, l’excusable et l’inexcusable, le compréhensible et l’incompréhensible, le faisable et l’infaisable, le pensable et l’impensable. Interrogez par exemple un enfant sur le coup de boule de Zidane, demandez-lui ce qu’il en pense, et vous le verrez se déchirer entre ce qu’il sait d’enfantin sur la morale et ce qu’il en ignore de façon tout aussi enfantine.

Pour continuer avec ce parallèle indécent entre le coup de boule de Zidane et la guerre au Liban (mais toujours moins indécent que la photo d’un enfant mort sous les décombres d’une bombe), l’écrivain israélien Michel Warschawski, qui a dénoncé ce conflit, note dans un entretien au quotidien suisse Le Courrier qu’il y a eu « un changement dans la manière dont on perçoit les victimes civiles ». « Au temps de la guerre du Liban il y a vingt-cinq ans, explique-t-il, Israël considérait qu’occasionner des pertes civiles signifiait un échec de l’opération. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On bombarde un site ou une ville en sachant délibérément qu’il y aura de nombreuses victimes civiles. » Et il ajoute : « Washington considère que la quatrième Convention de Genève n’est plus applicable. » Il y a vingt-cinq ans, un coup de boule sur un terrain de foot, a fortiori dans une finale de Coupe du monde, aurait été impensable. Il aurait signifié un échec des valeurs que le sport porte en lui. Aujourd’hui, comme qui dirait, ce n’est plus le cas.

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