Accueil > N° 53 - juillet - août 2008 | Par Arnaud Viviant | 1er juillet 2008

Un individualisme de gauche

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L’essai de cette journaliste de 34 ans commence ainsi : « En 2000, aux Etats-Unis, un sondage avait révélé que lorsqu’on demandait aux gens s’ils pensaient faire partie du 1 % des Américains les plus riches, 19 % répondaient affirmativement, tandis que 20 % estimaient que ça ne saurait tarder. » Après le succès chez nous du livre de Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite , Mona Chollet tente à son tour, dans une perspective plus franco-française, de détricoter cet imaginaire néolibéral fomenté avec l’aide de l’industrie du spectacle. Ou comment les pauvres, à force de fictions, de légendes concoctées par les scénaristes des think tanks de Washington qui valent bien ceux de Hollywood, quand ils ne fonctionnent pas main dans la main, se sont désolidarisés d’eux-mêmes en tant que groupe, pour s’identifier illusoirement aux riches et aux puissants. Mona Chollet rejoint ici les analyses sociologiques de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot qui ont démontré comment la conscience de classe était désormais un autre privilège des riches. Après avoir facilement défait en pages vives et mordantes « l’illusion du bling-bling », la collaboratrice du Monde diplomatique marche en revanche sur des œufs quand il s’agit d’énoncer, en face, « un imaginaire de gauche » qui se tienne. Assez peu fan, de toute évidence, de « l’hypothèse communiste » chère au philosophe Alain Badiou, elle préfère miser sur l’individu et le concept de « propriété sociale » énoncé par le sociologue Robert Castel. « Ni collectivisme ni propriété privée » , cette troisième voie serait « un équivalent de la propriété pour les non-propriétaires » et s’obtiendrait « non plus par la possession d’un patrimoine, mais par l’entrée dans les systèmes de protection » . En tout, et c’est ce qui fait son intérêt, on devine dans ce petit essai vigoureux, refusant de céder au défaitisme et pourfendant généreusement « la société-casino » , tous les atermoiements d’une jeune démocrate de gauche, furieuse mais bien dans sa peau, regardant « Six feet under » parce que c’est une série américaine « de gauche » , mais qu’effraie le collectivisme et qui cherche dans la production intellectuelle d’André Gorz ou de Robert Castel, dans la garantie d’un revenu minimum, une voie de sortie et la possibilité réelle de cet oxymore : un individualisme de gauche. Pas sûr, on le devine, que cette autre fiction fasse autant rêver le peuple que le bling-bling...

Mona Chollet , Rêves de droite. Défaire l’imaginaire sarkozyste , éd. de la Découverte, coll. Zones, 12 euros

NOSTALGIE À DROITE

Il y a une forme de délectation morose à voir ce qu’on appelait naguère « la droite », avant la porte ouverte à toutes les fenêtres d’ouverture, établir des constats pour le moins mitigés une année après l’élection de Sarkozy. Lisez La Revue des deux mondes  : vous verrez comme ils sont un peu chafouins, là-bas... Marc Lambron avait publié l’année dernière un portrait de Ségolène Royal qui n’avait pas concrètement aidé à son élection. Le voici maintenant qui se penche sur le président d’un an âge. Du big bang du bling-bling jusqu’au départ de Cécilia, du rebondissement Carla jusqu’à la tentation de la réforme par SMS, rien n’échappe à cet as de la formule qu’est Lambron... Mais chez ce littéraire, un peu d’affliction, tout au fond : « Tout de même, la vie est une chose étrange. On commence un livre en se souvenant des grands essais de politique littéraire d’autrefois, Albert Thibaudet ou Julien Benda, et l’on finit en feuilletant (...) la collection complète de Gala. (...) Comment parler de politique aujourd’hui ? Si j’étais Alain Duhamel, je m’achèterais un téléobjectif. » Comme si la droite découvrait aujourd’hui que La Société du spectacle de Guy Debord n’était pas un essai pour vieux gauchistes, mais une réalité contaminant jusqu’aux vieilles bibliothèques. En vérité, notre bon Lambron est un nostalgique du Langage, qu’il voit reculer devant le Marché. Le Logos contre les logos. Bah. Il fallait y penser avant, Marc.

Marc Lambron , Eh bien, dansez maintenant... , éd. Grasset, 15,90 euros

UNE MYSTIQUE SUR LE DIVAN

Le grand livre de Kristeva. Huit cents ambitieuses pages, frôlant le livre total : on a envie de dire bêtement « à l’américaine », alors qu’on en est si loin : de psychanalyse de Thérèse d’Avila (1515-1582), sanctifiée après qu’on eut vérifié, en déterrant son cadavre quatre ans après sa mort, qu’elle était bien en odeur de sainteté. Dans cette thèse lacanienne déguisée en roman à faible intensité, et se terminant sur un dialogue d’outre-tombe digne du meilleur théâtre sadien, l’athée Julia Kristeva : il est important de le souligner : sur un ton unique, léger, enjoué, aborde toutes les grandes questions : amour et jouissance, psychanalyse et religion, l’Autre et le Père, Sainte et Sorcière, anorexie et communion... Un immense sandwich-club de la connaissance d’où sortirait, tel un bout de tomate philosophique, cet axiome fin comme une hostie : « Le christianisme est le paradis de la névrose. »

Julia Kristeva , Thérèse mon amour , Fayard, 25 euros

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