Accueil > N° 52 - mai - juin 2008 | Par Arnaud Viviant | 1er juin 2008

Un lièvre dans le moteur

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Pour qui sonne le glas du journalisme ? « J’ai l’impression parfois que Denis Robert est un type que je connais de loin et qui a pas mal d’emmerdements avec les multinationales, les huissiers, les journalistes installés et la droite au pouvoir. Quand je pense à lui, je me dis qu’il a de bonnes chances de se faire laminer et que sa vie doit être vachement compliquée. Je n’aimerais pas être à sa place. Le seul problème, et il est de taille, c’est que Denis Robert, c’est moi. » Après avoir donné sa version romancée de « son » affaire Clearstream dans La Domination du monde , Denis Robert en donne cette fois sa version autobiographique, dans ce dédoublement entre journaliste et écrivain, où, de guerre lasse, le journaliste étant harassé par ses tracas judiciaires (rappelons que Denis Robert est mis en examen dans le deuxième volet, politique : la politique servant bien souvent à camoufler l’économique : de l’affaire Clearstream) s’efface devant l’écrivain.

Une affaire personnelle, c’est donc l’histoire d’un gars qui tombe dans le journalisme au moment où les ordinateurs n’y sont pas encore, où il faut encore dicter ses papiers aux sténos de Libé, journal pour lequel Denis Robert suit alors l’affaire Villemin. Il est intéressant de noter qu’il débute dans la carrière par le crime de la Vologne, qui est assurément un moment fractal du journalisme français où se met en place le triangle média-police-justice, avec manipulations des uns et des autres. Denis Robert est enquêteur. Des enquêtes qu’il rédige dans un nouveau style journalistique, popularisé aux Etats-Unis pa Rolling Stone ou le Village Voice , en France par Actuel . Il poursuit ce que son grand-père appelait « un lièvre intérieur » et qui, dans son cas, est la révélation. Les révélations. Car c’était du temps où les journaux préféraient les révélations à la vénération. Ce qui les a coupés net dans leur élan, ce sont les procès à répétition que les quotidiens français ont dû subir, qui ont grevé leurs finances, puis permis au patronat de faire figure de sauveurs en achetant à la presse française son indépendance au prix de sa survie, à moins que ce ne soit l’inverse. Denis Robert décide donc de quitter Libération , pour écrire des livres. Pierre Péan avant lui, et d’autres, ont déjà fait ce même mouvement. Mais voilà. Dix ans plus tard, c’est sur ses livres que s’abattent maintenant les procès. Car Denis Robert a soulevé un nouveau lièvre : la manière nouvelle : maintenant que les ordinateurs sont bel et bien là, partout, les plus puissants dans les banques : dont circule l’argent qu’il soit sale ou non. C’est-à-dire la manière dont le capitalisme financier : et uniquement financier : gouverne nos vies. Personne n’a bien compris ou bien voulu comprendre. C’était pourtant une trouvaille qui aurait dû intéresser toute cette frange de la population qui dit avoir un problème d’achat (bien qu’elle n’achète plus grand-chose d’inutile ou de luxueux, sinon à crédit) et qui se demande où passe l’argent. Un informateur, il en faut bien un, lui a dit comment marche un des établissements bancaires, installé dans un de ces paradis qui n’est souvent que fiscal, en l’occurrence le Luxembourg, appelé « chambre de compensation ». En décrivant le système, Denis Robert pense le détruire, puisque celui-ci ne fonctionne que sur le secret. Et qui sait ? Il l’a peut-être détruit. Par ses livres, il a peut-être introduit le grain de sable dans la machine qui la fera un jour dérailler. Cela prendra du temps. Car contre la divulgation d’un secret, il y a la censure, et celle-ci fonctionne à plein ces temps-ci où l’on ne peut même plus divulguer un simple SMS...

Denis Robert , Une affaire personnelle , Flammarion, 19,90 euros

Et aussi...

FOUCAULT, QUELLE VEINE

Drôle de livre que celui que le grand historien de l’Antiquité Paul Veyne consacre ici à son ami philosophe mort en 1984. Très politique et manœuvrier. Autant un portrait de Paul Veyne en philosophe qu’un portrait de Michel Foucault en historien. Il s’agit en tout cas, par cet exercice d’admiration, d’arracher Foucault aux griffes des idées reçues, c’est-à-dire de la gauche. « Non, Foucault n’est pas celui qu’on croit ! Ni de droite ni de gauche, il ne jurait ni par la Révolution ni par l’ordre établi. » De l’arracher aussi du voisinage de ceux que Veyne appelle des « intellectuels généralistes » (Sartre, et surtout l’ennemi Bourdieu) pour en faire un « intellectuel spécialisé » , le modèle même de l’intellectuel spécialisé. En quoi ? En histoire des vérités, des conceptions de la vérité, « ensablées »  : le mot est de Foucault : dans l’ordre du discours. De l’arracher enfin à la métaphysique, notamment à Heidegger, ce nazi, et à la philosophie des absolus, pour faire de Foucault au mieux un philosophe sceptique à la Montaigne, au pire, ce qui est déjà beaucoup, un historien comme Paul Veyne. Un plaidoyer aussi discutable qu’habile, ma foi.

Paul Veyne , Michel Foucault, sa pensée, sa personne , Albin-Michel, coll. Bibliothèque Idées, 16 euros

Paru dans Regards n°52, juin 2008

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  • Le titre, "un lièvre dans le moteur", en dit long sur le contenu et l’approche de l’auteur. Néanmoins, en lisant l’article, on reste un peu sur notre faim.

    Samir webmaster du site Digiservices

    Samir Le 28 septembre 2013 à 12:04
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