Accueil > N° 4 - novembre 2010 | Par Arnaud Viviant | 12 novembre 2010

Un livre peut en cacher un autre

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Attention, amigo ! Ne te laisse pas berner : il y a en ce moment en librairie un petit livre, signé du réactionnaire Richard Millet, qui s’intitule Tarnac : un signifiant insignifiant - et qui ne parle pas du tout, du tout, de Tarnac... En revanche, il y a un autre petit livre qui s’intitule Tomates, signé de la novatrice Nathalie Quintane et qui, lui, parle bien de Tarnac, de Julien Coupat et de « l’insurrection qui vient », même s’il évoque aussi la culture des tomates, les lectures publiques et le fascisme qui ne vient peut-être pas, ou qui vient, allez donc savoir... Il ne faut pas utiliser les mots à tort et à travers. Quel rapport, me direz-vous ? Justement, ce que Nathalie Quintane travaille dans ce texte, avec classe, envolées terre-à-terre, humour, c’est justement le rapport. Ce rapport entre tout et le reste qui fonde une historicité, une époque, la nôtre par exemple. Tomates (le texte) pousse donc naturellement. «  C’est-à-dire que leur tige, surgeons ôtés, s’était dilatée et munie d’un duvet tout du long, et qu’aux fleurs de petites boules avaient crû, petits pois plus ronds de jour en jour, peau brillante et bien tendue, de la taille à présent de couilles posées l’une sur l’autre - je me souviens qu’en argot portugais on appelle tomates (tomatech’) les testicules . » Tomates est effectivement un petit livre couillu. Qui, sous ses airs de ne pas y toucher, avec «  une intellection sensible  », c’est comme ça que Quintane dit et voit les choses, repose à sa manière, plus éclatante qu’éclatée, la grande question léniniste : que faire ? Et, d’abord, puisqu’elle est écrivain : et pas n’importe lequel, un écrivain issu d’une famille d’ouvriers agricoles, de ceux qu’à la fin du XIXe, reprenant une idée de Marx, Emile Pouget appelait les «  ouvriers - pommes de terre  » :, comment écrire un texte politique, sans tomber dans le grand style classique, comme Guy Debord (et Julien Coupat) ? Comme faire aussi un livre politique, agissant, quand les institutions littéraires sont devenues des opérateurs culturels, des sortes «  d’agence(s) de tourisme spécialisée(s) en programmation d’événements à forte valeur ajoutée  » où «  lire est une fête  » ? Et puis, dans cette course de lenteur entre l’insurrection qui vient et le fascisme qui vient, l’insurrection qui ne vient pas et le fascisme qui ne vient pas non plus (nous sommes encore en démocratie, nom de nom !) comment s’organiser politiquement ? En discutaillant, peut-être, comme le fait ici Quintane avec le philosophe Jean-Paul Curnier sur les émeutes en banlieue ? «  De toute façon, les seuls livres vraiment intéressants, c’est ceux qui sont lus par la police . » Il n’est pas certain que celle-ci lise Tomates . Bien sûr, une fois encore, posons qu’elle aura tort.

Le port de l’angoisse

Voici un fait divers vrai finement raconté. Nous sommes en 2007, dans un port de plaisance breton (tous les noms ont été modifiés). Sylvain et Jean-Marc ont accédé à leurs rêves : l’acquisition d’une boucherie - charcuterie qui marche bien, du moins en saison ; leur mère, Monique, tient la caisse. Seulement voilà, «  le passage à l’euro a fait son effet. Les fournisseurs ayant augmenté leurs tarifs de 18 %, la répercussion en rayon l’a été de 25. Avant 2003, rares étaient les clients qui mégotaient. Il leur a fallu un an pour constater qu’avec quinze euros, ils n’avaient plus la même quantité que pour cent francs auparavant. Dès lors, les habitués qui optaient pour le boeuf se sont plus souvent rabattus sur le porc et la volaille. D’autres ont réduit leurs achats. Entre-temps, le bénéfice a encore baissé. Et le rappel des charges dont le commerce avait été exonéré durant trois ans est tombé. Dorénavant, les découverts avoisinent parfois les soixante mille euros. Et les agios courent ... » Bref, les deux garçons bouchers l’ont dans l’os... Jusqu’à ce qu’un copain, Thierry, leur signale un commerce subsidiaire et enrichissant : aller chercher de la cocaïne à Rotterdam pour la revendre en Bretagne, notamment aux marins pêcheurs : «  Quinze jours en mer, à bosser jour et nuit, quasiment sans dormir, avec le stress, les vagues dans la gueule, les tendinites, le froid qui gèle ta peau mouillée... Physiquement, sans un coup de pouce, tu ne tiens pas  ! »

En plus, fidèles à leur éthique de commerçants, les deux bouchers ont bien l’intention de fournir de la bonne qualité... Le trafic va durer deux ans, avant que la police n’y mette le holà. Bref, c’est cette histoire digne d’un film de feu Chabrol que la journaliste Manuela Kongolo raconte dans un document au titre parfait : Cocaïne et tête de veau.

Alternatif

Voilà, il ne me reste que quelques lignes pour vous dire que la troisième et dernière fiction biographique de Jean Echenoz a paru, qu’elle traite cette fois de Nikola Tesla, l’inventeur (entre autres) du courant alternatif et qu’à l’instar des deux précédentes, elle est juste parfaite.

Arnaud Viviant

A LIRE

Tomates , de Nathalie Quintane, éd. POL, 134 p., 12,50 ?.

Cocaïne et tête de veau, la double vie des garçons bouchers , de Manuela Kongolo, éd. du Rocher, 204 p., 17 ?.

Des éclairs , de Jean Echenoz, Les éditions de Minuit, 174 p., 14,50 ?.

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