Accueil > N° 67 - décembre 2009 | Par Arnaud Viviant | 1er décembre 2009

Une modernité radicante

Voici un ouvrage important, un livre performatif qui cherche à faire ce qu’il dit et à dire ce qu’il fait ; autrement dit : voici un manifeste.

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Nicolas Bourriaud est critique d’art, commissaire d’exposition, et ce qu’il tente ici, non sans véhémence, c’est de clore une période esthétique, la postmodernité, qui ne survit plus que dans un pur formalisme, afin de « repenser moderne ». Evidemment, cette modernité n’aura rien à voir avec celle engendrée au début du XXe siècle. Si l’industrialisation avait déterminé cette modernité-là, c’est aujourd’hui la globalisation capitaliste avec ses corollaires (le nomadisme professionnel, l’information mondiale instantanée, etc.) qui imposent à nouveau un éclatement des formes. Dans un esprit deleuzien, il utilise une métaphore végétale - le radicant - qui désigne des plantes qui, tel le lierre, s’enracinent en avançant. Voilà ce que la nouvelle modernité serait : non plus radicale comme au siècle dernier, mais radicante, c’est-à-dire en mouvement, fluide, polyglotte, et donc très attachée à un concept important de cette altermodernité : la traduction, le sous-titrage, le doublage, le dubbing. En plein débat - factice ou factuel, qu’on en juge - sur l’identité, Bourriaud écrit fort justement : « Il est surprenant de constater qu’en dernière instance, la question identitaire se pose d’une manière aiguë pour les communautés immigrées dans les pays les plus « mondialisés » : les antennes paraboliques dans les ghettos communautaires, l’enfermement à l’intérieur des coutumes intransposables dans le pays d’accueil, les greffes qui ne prennent pas... Ce sont les racines qui font souffrir les individus : dans notre monde globalisé, elles persistent à la manière de ces membres fantômes dont l’amputation procure une douleur impossible à combattre, puisqu’elles affectent une substance qui n’existe plus. Plutôt que d’opposer une racine fixe à une autre, une « origine » mythifiée à un « sol » intégrateur et uniformisateur, ne serait-il pas plus judicieux d’en appeler à d’autres catégories de pensée ? » C’est donc ce que s’applique à faire Nicolas Bourriaud dans cet essai soigneusement cultivé, combinant esthétique, philosophie, littérature et sociologie et ce jusqu’à la fondation, peut-être, d’une autre politique au sens le plus noble et mobile du terme.

Nicolas Bourriaud , Radicant. Pour une esthétique de la globalisation , éd. Denoël, 19 euros

CHINE, JOURNAL D’ACCLIMATATION
« Il est difficile d’écrire en Chine, de structurer son texte comme on pourrait le faire partout ailleurs. Tout est tellement surprenant, rocambolesque, indiscipliné, tout est si étrangement établi, tellement elliptique, que votre regard, vos sens tout entiers sont sans cesse sollicités et qu’il n’est jamais aisé de concentrer son esprit sur une idée à la fois. On se perd en pensées, on s’égare, on rêve de fatras, et la forme qui convient le mieux reste sans doute leur poésie courte et vaporeuse, seule capable de coller à ce joli désordre. » Vincent Hein, qui vit à Pékin depuis 2004, y travaille et s’est marié avec une Chinoise, a certainement trouvé la forme occidentale idéale, elle-même courte et vaporeuse, afin de conter son expérience : celle du journal de bord. Au jour le jour, dans un désordre étudié, il accumule les notations intimes et externes, pour raconter son immersion, toujours passionnelle, amoureuse, à fleur de peau, éminemment sensitive, dans ce pays qui n’est pas le sien. Pas de sociologie hâtive, pas de thèses frontales assénées, peu de politique (même si Hein n’est pas insensible à la question des droits de l’Homme). Mais une attention langoureuse à la météorologie, aux paysages, à la langue qu’il apprend, avec un regard, une ouïe, un goût qui ne sont pas ceux du simple touriste ébahi, mais plutôt du touriste déniaisé en train de s’ancrer dans la réalité chinoise contemporaine. Vincent Hein ne prétend pas devenir chinois, mais il n’entend pas non plus rester français, ce qui fait, en outre, de ce journal où l’on apprendra beaucoup de choses concrètes sur la Chine, le récit poétique de l’acclimatation d’une âme.

Vincent Hein , A l’est des nuages, carnets de Chine , éd. Denoël, 15 euros

LA CRITIQUE REVIENT

Voici un livre double comme l’époque en réclame sans le dire, peut-être même sans le savoir ; un livre d’hier et d’aujourd’hui, faisant travailler les gonds du temps. Hier, ce sont les années 1971-1972, quand Comolli était critique (et un peu plus que ça, déjà, théoricien) de cinéma aux Cahiers , et qu’il rédigeait un ensemble d’articles intitulés « Technique et idéologie » . Il s’agissait de démontrer que toute technique cinématographique n’est pas tant une affaire de morale, pour reprendre le mot de Rivette à propos du travelling, mais d’idéologie et de politique. Aujourd’hui, c’est ce même savoir repris dans le monde du tout-image dans lequel nous baignons, afin de réinventer face au spectacle totalisant un spectateur critique. Evincée depuis une bonne dizaine d’années comme l’empêcheur de penser en rond, la critique revient donc. C’est la bonne nouvelle de cette fin d’année.

Jean-Louis Comolli , Cinéma contre spectacle , éd. Verdier, 18,50 euros

Paru dans Regards n°67, décembre 2009

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