Accueil > N°12 - juillet-août 2011 | Chronique par Arnaud Viviant | 16 juillet 2011

Vengeances et joute des classes

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La méthode Lavignette

Il existe désormais une méthode
Frédéric Lavignette, inaugurée
en 2008 avec son formidable
La bande à Bonnot à travers la
presse de l’époque, aux mêmes
éditions Fage, et qu’il reprend ici
pour L’affaire Liabeuf. Et cette
méthode, ce serait, sans mauvais
jeu de mots, celle de la vignette…
Avant d’êtres lus, ces livres se
feuillettent comme des illustrés
d’où émargent des dessins, des
caricatures, des photographies
et même des publicités. Le plus
souvent au format vignette, donc.
Il faut signaler l’extraordinaire reproduction
de ces documents qui,
loin d’apparaître jaunis, donnent
un étonnant sentiment d’actualité.
Par ailleurs, la méthode est de raconter
un fait divers du début du
siècle dernier sous la forme d’une « revue de presse ». Mais alors que de nos jours elles
se contentent souvent de citer les journaux « mainstream
 », celle de Frédéric Lavignette balaie tout le
spectre idéologique de l’époque, des feuilles de
chou anarchistes aux fascicules royalistes, en passant
par les journaux populaires.

L’affaire du cordonnier Liabeuf, qui finira guillotiné
en juillet 1910, est peu connue, elle a pourtant été
considérée à l’époque comme « l’affaire Dreyfus des
ouvriers ». Arrêté pour proxénétisme, ce qu’il a toujours
nié, Liabeuf se venge à sa sortie de prison et
tue un policier. A l’origine de son geste donc, une
injustice, ce qu’on admettra alors jusqu’à l’extrême
droite, sous les plumes de Léon Daudet ou de
Charles Maurras. S’ensuit une violente campagne de
presse où, d’un côté, on fustige comme aujourd’hui
une politique du chiffre et du rendement qui pousse
la police à arrêter des innocents, de l’autre, un climat
d’insécurité et la possibilité pour les policiers d’utiliser
leurs armes en cas de légitime défense. Et quand
un journaliste anarchiste, Gustave Hervé, qui a défendu
Liabeuf, est condamné à quatre ans de prison
pour délit d’opinion, cela entraîne un vif débat sur la
liberté d’expression dont les défenseurs sont Marcel
Sembat, Edouard Vaillant ou Jean Jaurès. Ironie de
l’Histoire : quatre ans plus tard, alors que s’amorce
la Première guerre mondiale, Gustave Hervé reniera
son antimilitarisme, demandera à être incorporé et
changera le titre de son journal, La guerre sociale,
en La Victoire. Un sacré Gus
qui, dans le livre de Frédéric Lavignette,
en viendrait presque à
effacer la personnalité de Jean-
Jacques Liabeuf.

Chez ce Djian-là

Philippe Djian écrit plus vite des romans plus brefs
que l’on lit et critique plus rapidement. On a peut-être
tort. Loin du pensum sociologique, avec un
sens du spectacle bien à lui, Vengeances évoque
le conflit de générations entre ces quinquagénaires
rock’n’roll demeurés de grands enfants pour avoir
grandi durant les Trente glorieuses – quand tout
marchait, la démocratie, le capitalisme, le marché –,
et leurs enfants de 18-20 ans, qui n’éprouvent plus
désormais que la déglingue du même système à
bout de nerf. Une première page qu’on relit deux
ou trois fois tellement elle est puissante, puis une
écriture qui tente de maintenir le même staccato,
celui d’une nouvelle, sur 200 pages. On ne s’ennuie
pas un instant, sauf peut-être à la fin, quand
Djian lâche un peu la bride. Lecteur assidu, on peut
même s’amuser de ses trucs,
cette marque de fabrique que
seraient ses références, son
auto-ironie distanciée. Lecteur
vierge, on pourrait être pris par
la violence baroque du roman,
sa sexualité évidée et son humour
d’une extrême lassitude.

La joute des classes

On s’étonne soi-même de finir avec ce roman-là, et
pourtant… C’est lui, étrangement, qui nous revient
au moment de conclure. Où l’on se dit finalement
qu’on n’a pas lu roman plus politique que celui-ci
depuis un bon moment. C’est l’histoire simple d’un
prof de philo en lycée muté à Arras
(belle description de la ville,
sans dédain) qui tombe amoureux
d’une coiffeuse. Très vite, il s’aperçoit
qu’elle n’est, selon le titre,
« pas son genre ». Mais l’habileté
de Philippe Vilain, dans ce roman
qu’on aurait traité autrefois, passablement,
de « psychologique »,
est sans doute de nous montrer
comment la lutte des classes a
été en réalité transformée, au fil
des ans et du marasme, en joute.
Quelque chose à la fois de plus
subtil et de plus cruel, où l’espoir
des plus faibles (économiquement
et culturellement) finit par
se dissoudre dans le désespoir
des plus forts (éthiquement, si
l’on peut dire, au regard de la profession
du personnage principal).
Sauf que l’éthique ne peut rien
contre l’amour, et que la question
du genre social s’étend de tout
son long face à celle du sentiment.
Tout cela bien narré, de façon à la
fois belle et moche, dans une oscillation
permanente
du point de vue,
qui fait sans
cesse frémir.

Cet été, Arnaud Viviant a lu

Histoires d’une vengeance,
l’affaire Liabeuf

de Frédéric Lavignette

éd. Fage, 290 p., 29, 50 €.

Vengeances

de Philippe Djian

éd. Gallimard, 192 p, 17,50 €.

Pas son
genre

de
Philippe Vilain

éd. Grasset,
192 p., 15 €.

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