Accueil > N° 49 - mars 2008 | Par Eric Fassin | 1er mars 2008

Ayaan Hirsi Ali, « Voltaire des temps modernes » ?

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Aux Pays-Bas, après le 11 septembre, c’est la droite qui a accueilli à bras ouverts Ayaan Hirsi Ali. La jeune femme néerlandaise d’origine somalienne, députée du VVD de 2003 à 2006, se reconnaît dans un libéralisme qui, outre les droits des femmes et des homosexuels, revendique une politique sévère à l’égard des immigrés mais aussi de l’Etat-providence : soit un mélange de Rita Verdonk, ministre de l’Intégration, et du commissaire européen Frits Bolkestein. C’est d’ailleurs le think tank conservateur American Enterprise Institute, champion de la libre entreprise, qui l’a recrutée aux Etats-Unis en 2006 pour incarner le « conflit des civilisations » quand la controverse autour des conditions dans lesquelles elle avait obtenu l’asile politique en 1992 a amené son parti à l’abandonner, et l’a conduite à quitter les Pays-Bas.

Or Hirsi Ali est menacée de mort depuis l’assassinat en 2004 de Theo Van Gogh par un islamiste : ensemble, dans le film Soumission, ils dénonçaient sans nuances la violence de l’islam envers les femmes. Mais aujourd’hui, les Pays-Bas ne veulent plus assurer sa protection à l’étranger : et les Etats-Unis n’en ont pas la possibilité légale. Le Danemark, sans doute encouragé par la controverse suscitée par les caricatures du Prophète, lui a certes offert, avec l’asile, la nationalité. Mais elle préfère rester outre-Atlantique. D’où l’idée de lui accorder la nationalité française, en prenant au mot la déclaration de campagne de Nicolas Sarkozy : « A chaque femme martyrisée dans le monde, je veux dire que la France offre sa protection en lui donnant la possibilité de devenir française. »

En France, Hirsi Ali semble faire l’unanimité, à droite bien sûr, mais aussi à gauche. Au meeting de solidarité organisé le 10 février à Paris, la gauche intellectuelle, médiatique et politique, jusqu’à Ségolène Royal, fait ainsi cause commune avec Rama Yade, la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, qui donne lecture d’un message envoyé par Nicolas Sarkozy. Il est vrai que le président affiche volontiers une compassion émue pour les victimes féminines, des infirmières bulgares à Ingrid Betancourt. Mais Hirsi Ali est présentée, non seulement comme une victime, à cause de sa trajectoire, mais aussi comme une héroïne, en raison de ses engagements.

Pour Rama Yade, « la France éternelle, celle de 1789, de Hugo, de Gaulle, Simone Veil, Ni putes ni soumises, vous a entendue ». Et selon Bernard-Henri Lévy, qui retrouve ici les accents du président, s’il faut « l’adopter », « c’est qu’Ayaan Hirsi Ali est déjà française (mais oui !) par le cœur » : « Elle plaide pour les mêmes valeurs de tolérance que Voltaire. » Droite et gauche communient donc pour célébrer l’apothéose de la République laïque, sinon contre l’islam, du moins contre l’islamisme, soit « l’infâme d’aujourd’hui ». Gageons en tout cas que Voltaire aurait apprécié l’ironie de la situation, à l’heure des discours du Latran et de Riyad.

D’autant que l’ironie redouble : l’Etat restreint de plus en plus le droit d’asile et le regroupement familial, et les expulsions n’épargnent pas les femmes menacées dans leur pays d’origine, mais on envisage d’accorder la nationalité française à l’une d’entre elles, qui ne parle pas français et ne souhaite pas résider en France. Certes, Nicolas Sarkozy hésite : en dépit des promesses, la France ne peut pas accueillir toute la misère féminine du monde. Mais le plaidoyer de BHL ne constitue pas tant Hirsi Ali en modèle, susceptible de faire jurisprudence, qu’en symbole, simple « message d’espérance » adressé aux femmes « d’origine musulmane », enfin libres de rejeter l’islam.

Autrement dit, c’est une fois encore l’exception qui confirme la règle. Accueillir Hirsi Ali ne remettrait nullement en cause la manière dont nous traitons les sans-papiers, les immigrés légaux ou les Français « issus de l’immigration » : bien au contraire. Ecoutons en effet cette icône des droits humains. Si notre « ministère de l’Identité nationale » la fait éclater de rire, c’est seulement que son libéralisme exige moins d’Etat : donc, elle ne se « moque pas de la France, mais des bureaucrates ». Pour elle, « un petit pays comme les Pays-Bas ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Aussi faudrait-il choisir l’immigration « en fonction des besoins du marché du travail ». Malheureusement, « en Europe, la politique d’immigration est dictée par les droits de l’Homme ». Et de persifler : « Vous êtes vulnérables, persécutés ? Soyez les bienvenus. » Décidément, la « Voltaire des temps modernes » ne manque pas d’ironie. É.F.

Eric Fassin est sociologue, Ecole normale supérieure, chercheur à l’Iris (CNRS/EHESS)

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