Accueil | Par Eric Fassin | 14 juillet 2010

« Burqa » : une histoire belge

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est en pleine crise d’identité nationale que la Belgique est devenue, le 29 avril 2010, le premier pays occidental à bannir le port du niqab et de la burqa dans tout l’espace public. Mieux : les députés belges, qui n’arrivaient pas à s’entendre pour former un gouvernement, ont trouvé une belle unanimité (à deux abstentions près) pour voter ce texte, par delà les clivages politiques et linguistiques. Faut-il s’étonner du consensus contre le voile intégral, à l’heure du dissensus intégral qui fait éclater le pays ? Autrement dit, y a-t-il une contradiction dans la coïncidence entre le vote et la crise ?

Ou bien au contraire, ce front « anti-burqa » n’est-il pas le dernier refuge de l’identité nationale ? C’est ainsi qu’on peut entendre le commentaire réjoui d’un député libéral : « L’image de notre pays à l’étranger est de plus en plus incompréhensible mais, au moins, par rapport à l’unanimité qui va s’exprimer au sein de ce Parlement sur ce vote, il y a un élément de fierté à être Belge. » Le voile intégral menacerait l’identité nationale. Et si, à l’inverse, la prohibition de la « burqa » en était aujourd’hui le ciment ?

Les pays européens s’engagent dans une course à l’interdiction : en Belgique et en France, mais aussi en Italie, aux Pays-Bas et au Danemark, soit une cartographie de l’inquiétude nationale. Toutefois, l’urgence tient aussi à la concomitance d’une autre crise : proprement européenne. À partir de la Grèce, en effet, c’est l’euro qu’on dit ébranlé. L’identité de l’Union n’est-elle pas réaffirmée grâce à la campagne européenne contre le voile intégral ?

On pourrait croire que cette politique identitaire est fondée sur la seule distinction entre nationaux et étrangers : comme le suggère en France l’intitulé du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. C’est ce que signifiait Nicolas Sarkozy devant le Parlement réuni en congrès, le 22 juin 2009 : la burqa « ne sera pas la bienvenue sur le territoire de la République ». Or, les frontières que creuse cette politique identitaire ne séparent pas seulement les nationaux des étrangers : elles opèrent aussi des distinctions entre des Français inégalement français.

Il en va de même pour l’Islam. Dans une tribune du 9 décembre 2009, invoquant le référendum suisse contre les minarets, le président de la République invitait d’un côté les Français à « respecter ceux qui arrivent », et de l’autre les musulmans à « respecter ceux qui accueillent ». C’était exclure l’Islam du périmètre de l’identité nationale, en confondant religion et immigration.

Certes, selon Nicolas Sarkozy, « le problème de la burqa n’est pas un problème religieux ». Il n’empêche : on a commencé par empêcher les femmes qui la portent de devenir françaises. Le 27 juin 2008, le Conseil d’Etat avait ainsi refusé la nationalité française, pour « défaut d’assimilation », à l’épouse marocaine d’un Français, dont elle avait trois enfants nés en France. Mais son époux, qui ne souscrivait pas davantage au « principe de l’égalité des sexes », n’en restait pas moins Français. Un dessin du Monde ironisait alors : « La burqa ? C’est mon mari français qui me l’impose ! »

La solution est pourtant simple : il suffirait de retirer la nationalité française au mari. C’est la trouvaille inspirée par l’affaire nantaise d’une Française « de souche », intégralement voilée. Son compagnon est accusé (entre autres) de polygamie. Le 23 avril 2010, le ministre de l’Intérieur demande donc à son collègue de l’Immigration d’envisager, contre ce Français naturalisé, une déchéance de nationalité. « Dans l’état actuel du droit », reconnaît Eric Besson le 27 avril, ce n’est pas possible ; mais il se déclare « tout à fait disposé à étudier la possibilité d’une évolution de notre droit ». Le 9 juin, Brice Hortefeux dévoile donc ses intentions : pour lui, l’acquisition de la nationalité est « un contrat », qui, « comme tout contrat, peut être rompu. » La nationalité deviendrait révocable pour les Français naturalisés. Précariser la nationalité ? Ce n’est pas, ce n’est plus « une question tabou ». La burqa fait ainsi l’identité nationale en même temps qu’elle défait la nationalité. Il est des histoires belges qui ne prêtent guère à rire.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?