Accueil > N° 70 - avril 2010 | Par Eric Fassin | 4 avril 2010

Dérapages et glissement de terrain

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Le 4 décembre 2009, sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach interpellait Eric Besson sur un ton inhabituel : « Sur votre site, vous avez censuré 12 % [des contributions] parce qu’il y a des dérapages, parce qu’il y a des horreurs qui sont dites ! On a l’impression que vous avez ouvert la boîte au monstre, et que dans les préfectures, l’extrême droite est en train de dénoncer, comme en 1940, les « mauvais Français », les étrangers. » Le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale répondait sans broncher : « Dans ce que je dis depuis un mois et demi, je mets au défi qui que ce soit de trouver un mot, un soupir qui ne soit pas entièrement républicain. » Sur BFM, le 22 décembre, il précise : « Ce qui m’est reproché, ce n’est jamais ce que je dis, c’est paraît-il ce que je ne dirais pas ; pas mes pensées, pas mes actes, mais mes supposées arrière-pensées. » Et d’enfoncer le clou : « Je mets au défi de trouver depuis trois mois que je parle abondamment de ce sujet un mot, un soupir, une virgule qu’un grand républicain puisse contester. »

Sans doute relève-t-il qu « une partie des Français s’interroge sur une question simple : est-ce que l’islam est compatible avec la République et la démocratie ? » , mais c’est pour répondre lui-même à la question : « Moi, je pense que oui. » Il devait pourtant bientôt user d’une formule surprenante. Le 9 février 2010, le site Bakchich annonçait la conversion du ministre à l’islam, pour les beaux yeux d’une jeune Tunisienne : « A Paris, le ministre déchaîne des flots de xénophobie ; à Tunis, l’amoureux transi [aurait] promis à la belle famille de se convertir à l’islam. Tout cela fait un peu désordre. » Le jour même, Eric Besson envoyait un démenti aux médias : « Je déplore d’avoir à démentir une conversion à une religion pour laquelle j’ai par ailleurs du respect, je suis très attaché au caractère laïque de notre République. » L’islam serait-il incompatible avec la laïcité républicaine ?

Admettons toutefois qu’Eric Besson n’ait jamais « dérapé ». N’aurait-il fait, selon l’expression du président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Jean-François Copé, qui s’en félicitait le 2 décembre sur RTL, que « libérer la parole »  ? Encore faudrait-il préciser qui parle dans ce débat. Pour Eric Besson, « la France que Jean-Pierre Raffarin appelait « la France d’en bas » : et dans ma bouche, ça n’est pas péjoratif :, oui, elle s’en est saisie et elle discute. » Pourtant, les dérapages les plus spectaculaires ne sont-ils pas venus de la « France d’en haut  ? Les exemples se multiplient, depuis Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, aux journées d’été de l’UMP, le 5 septembre ( « Quand il y en a un ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ), jusqu’à Gérard Longuet, président du groupe UMP au Sénat, le 10 mars (lorsqu’il oppose Malek Boutih au « corps traditionnel français ), en passant par Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la famille, le 14 décembre (sur le « jeune musulman , sa « casquette et son « verlan ) et Jean-Claude Gaudin, vice-président de l’UMP et maire de Marseille, le 15 janvier (à propos du « déferlement des musulmans »// sur la Canebière).

Reste à s’interroger : considérer que la politique d’immigration et d’identité nationale ne ferait que libérer la parole, d’en bas ou même d’en haut, n’est-ce pas nier son pouvoir ? En réalité, instituer en 2007 un ministère de ce nom, c’était bien définir les termes d’un débat dont Eric Besson n’est aujourd’hui que l’instrument zélé. Relisons d’ailleurs la tribune que publie Le Monde du 9 décembre : inspiré par la votation suisse contre les minarets, Nicolas Sarkozy refuse de rester « sourd aux cris du peuple » . C’est pourquoi, à propos d’islam et d’identité nationale, il appelle à « respecter ceux qui arrivent » , en même temps que « ceux qui accueillent » . N’est-ce pas appréhender la religion sur le modèle de l’immigration ? L’islam serait irréductiblement étranger « dans notre pays, où la civilisation chrétienne a laissé une trace aussi profonde, où les valeurs de la République sont partie intégrante de notre identité nationale » ...

La frontière entre « eux » et « nous » n’oppose plus seulement les immigrés aux Français ; elle divise ceux-ci selon leur religion, leur origine, voire leur couleur de peau. Ce n’est donc pas tel ou tel qui dérape. On assiste à un véritable glissement de terrain, dont les « petites phrases » ne sont que le révélateur : le paysage politique a bien changé. Lors des mêmes journées de l’UMP, quand un jeune militant « progressiste », interrogé sur l’arrivée de Philippe de Villiers dans la majorité, montre sa maîtrise de la langue de bois, Eric Besson, goguenard, adresse au journaliste un doigt d’honneur. C’est sur le même ton qu’il peut nier tout dérapage. La tolérance, disait Claudel, il y a des maisons pour cela. L’honneur, il y a un doigt pour cela, dirait Eric Besson.

É.F.

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