Accueil > N° 52 - mai - juin 2008 | Par Eric Fassin | 1er juin 2008

Exception d’État

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« Je voudrais vous dire toute mon émotion pour la façon dont vous avez été bousculée à Paris le 7 avril », lors des manifestations autour de la flamme olympique. Nicolas Sarkozy exprime ainsi la « sympathie du peuple français » à Jin Jing, jeune athlète chinoise handicapée. A défaut de faire entendre la question des droits de l’Homme, la France parle ainsi, par la voix de son président, un langage empreint d’humanité. C’est une question de diplomatie. En septembre 2007, le décès d’une Chinoise en situation irrégulière qui s’était défenestrée en entendant la police frapper à la porte n’avait pas suscité la même émotion du président, resté silencieux ; d’ailleurs, c’est seulement grâce à RESF qu’on avait pu connaître son nom : Chulan Liu. C’est une question d’immigration.

Il ne s’agit pas uniquement de la Chine. La politique étrangère française passe volontiers aujourd’hui par des noms propres : ainsi des otages. Au contraire, Ayaan Hirsi Ali ne saurait être une immigrée, car la politique d’immigration ne connaît que des noms communs : elle repose sur une logique du chiffre, qu’il s’agisse d’expulsions ou de quotas. Il s’agit de contrôler des flux, pour conjurer le spectre d’une immigration massive. Bref, on réduit les personnes immigrées à une masse anonyme. Résister à cette politique, c’est à l’inverse nommer ses victimes, pour raconter l’histoire de chacune. On s’arrache ainsi à l’abstraction des effectifs, en même temps qu’à l’anonymat des personnes, en découvrant des visages et des vies : tout compte fait, si l’on peut dire, il s’agit bien d’êtres humains.

Or que voit-on aujourd’hui ? En avril, le ministre de l’Immigration est intervenu à deux reprises pour régulariser, contre l’avis de ses préfets, Bouchra Ahrram, Marocaine atteinte d’un cancer de la thyroïde, et Isabelle Guérin, Béninoise tout juste veuve d’un Français. Comme l’explique son directeur de cabinet : « Le ministre a estimé qu’il s’agissait d’une application du droit un peu stricte, qui ne tenait pas compte des facteurs humains, auxquels il tient tout particulièrement. » Autrement dit, il fait la leçon à ses préfets, trop soucieux de quotas d’expulsions. A l’heure où Bernard Kouchner découvre la Realpolitik, Brice Hortefeux aurait-il la révélation des droits de l’Homme ?

Mais il y a plus. Peu après, en réponse à la grève des travailleurs sans papiers, le ministre revendique une approche au « cas par cas ». Sans doute était-ce déjà la formule mise en avant pendant l’été 2006, pour la circulaire sur la régularisation des familles d’enfants scolarisés en France. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait tendu un piège aux sans-papiers : « Tout le monde doit se faire connaître parce que nous allons examiner chaque cas un par un » : sans engagement bien sûr. Et de « nommer un médiateur national, pour les cas les plus difficiles » : Arno Klarsfeld. Si le médiateur avait un nom propre, l’arbitraire administratif continuait de renvoyer les immigrés dans l’anonymat.

Mais en réponse à la situation inédite de grévistes que soutiennent leurs patrons, Xavier Bertrand, ministre du Travail et des Solidarités, esquisse aujourd’hui une autre logique de l’exception : « Les préfets ont un rôle clé à jouer, un rôle de régularisation au cas par cas en faisant du sur-mesure, en regardant quels sont les métiers en tension, les métiers dans lesquels on ne trouve pas du personnel à embaucher. » Autrement dit, la logique économique permet de repenser les expulsions et les quotas, non plus dans l’abstraction du chiffre, mais selon une perspective individualisée. Pour filer la métaphore que le ministre emprunte à l’un des secteurs de l’emploi clandestin, du prêt-à-porter on passe au sur-mesure.

Au lieu d’apparaître comme la manifestation exemplaire de l’arbitraire administratif, le cas par cas nous est ainsi présenté aujourd’hui sous deux visages complémentaires, qui visent à corriger l’image d’une xénophobie d’Etat à la fois irrationnelle et inhumaine : rationalité économique et supplément d’âme. Aussi nous apprend-on que, selon un sondage CSA publié par Le Parisien le 27 avril, « les Français plébiscitent les régularisations au cas par cas » pour les travailleurs sans papiers. Mais le quotidien est bien obligé d’ajouter : « sans qu’on puisse dire de façon certaine s’ils préfèrent cette solution à une régularisation massive ou à des expulsions », qu’on ne juge pas utile de qualifier de « massives ». De même que pour les « minorités symboliques », dont les nominations exceptionnelles viennent confirmer la règle de l’exclusion des minorités visibles, l’Etat sarkozyen met ainsi en place, dans sa politique d’immigration, une logique nouvelle, d’autant plus efficace qu’elle est ambiguë : c’est l’exception d’Etat. É.F.

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