Accueil > N° 58 - janvier 2009 | Par Eric Fassin | 1er janvier 2009

L’amour fou

Le 18 octobre 2008, une femme

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

s’asperge d’essence devant la maison d’arrêt du Mans. Elle y a donné rendez-vous à des journalistes, qui ne peuvent l’arrêter : elle s’immole par le feu. Josiane Nardi venait de leur déclarer : « Je vais les empêcher de faire ça ! » Ce matin-là, son compagnon, Henrik Orujyan, ne devait être libéré de prison que pour se voir expulser de France : cet Arménien était sans papiers. Pendant le drame, nul n’est sorti de la maison d’arrêt pour intervenir, mais une voiture en a fusé, conduisant son compagnon au centre de rétention administrative de Rennes. Le lendemain, Josiane Nardi succombe à ses blessures.

Pour Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, il s’agit d’une « mesure de reconduite à la frontière » , « sur la base de trois condamnations » , dont « violence avec armes et violence familiale » . Henrik Orujyan a refusé son expulsion « à dix-huit reprises »  ; or, il a « des liens familiaux très étroits avec l’Arménie puisqu’il y a une épouse et un enfant » . Bref, pas question d’interprétation « stéréotypée et politicienne »  : « Ce n’est pas une affaire de double peine, pas une affaire de sans-papiers, mais une affaire de droit commun, aussi tragique soit-elle. »

Si l’expulsion d’Henrik Orujyan n’était pas politique, le geste de Josiane Nardi ne le serait pas davantage. Du coup, il n’aurait aucun sens. Certains suggèrent la folie. Elle avait 60 ans, lui 31 : n’abusait-il pas de sa naïveté ? Le cas n’est pas isolé. Dans son étude des « guichets de l’immigration », Alexis Spire cite une employée d’un consulat français en Afrique : « Les femmes qui arrivent ici un peu seules, elles ont entre 45 et 60 ans et elles se font facilement avoir. » Il ne s’agit ni de mariages forcés, ni de mariages blancs : « Tout le problème, c’est que les épouses sont sincères. » On fait donc traîner les demandes de visas de leurs compagnons, pour les protéger contre elles-mêmes, dit-on.

Pire : Henrik Orujyan avait été condamné pour avoir frappé Josiane Nardi, dont la fille ne cache pas sa réprobation. Ce couple rendait sa mère « dépressive »  : « Elle était moins heureuse qu’avant. Elle disait qu’elle en avait marre. Elle avait déjà tenté de mettre fin à ses jours une fois, en 2006. » Bref, il la rendait malheureuse. « Leurs rapports ont toujours été compliqués. Il était violent, l’insultait. » Et d’ajouter : « Moi, il me fait peur. »

Mais il est une autre manière de lire cette histoire. Aux obsèques, une amie refuse de « juger son acte » . « Qui d’entre nous aurait eu le courage de se battre durant tout ce temps pour un homme ? Qui sont ces gens qui ne la connaissaient pas et se permettent de juger ce qu’elle a choisi de faire ? Josiane n’était pas dupe, n’était pas naïve, elle connaissait bien la nature humaine, mais elle ne jugeait pas, elle aimait. » Et de citer Victor Hugo : « Chose étrange, après dix-huit siècles de progrès, la liberté de l’esprit est proclamée, la liberté de cœur ne l’est pas. Et pourtant, aimer n’est pas un moins grand droit de l’Homme que penser. »

Le 18 mars 2007, Nicolas Sarkozy parlait d’amour à la jeunesse : « Aimer ! C’est s’engager, se donner sans retenue, avec une générosité infinie, c’est abolir toutes les barrières, toutes les distances. » Le 8 mai 2008, Josiane Nardi lui adressait un courrier resté sans réponse. « Je viens pour la deuxième fois vous demander secours et vous expliquer ma détresse. En 2002, je rencontre M. Orujyan. Il m’a expliqué son histoire. Nous sommes restés ensemble jusqu’à ce jour. Je venais de perdre mon mari décédé d’un cancer. M. Orujyan m’a été d’un grand soutien. Je lui ai appris couramment le français et il était à mes côtés pour le travail. »
« Mais voilà, tous les problèmes ont commencé en 2003. On a été arrêté par la police. Moi attachée à un radiateur une journée et une nuit entières, les poignets entravés par les menottes. Ramenée dans mon bar devant tous les clients, pire qu’une meurtrière. Je suis passée au tribunal où l’on m’a mis une grosse amende pour me punir d’avoir aimé une personne en situation irrégulière. » La xénophobie d’Etat traverse la vie des « amoureux au ban public »  : « Nous avons voulu nous marier. IMPOSSIBLE. Aucune vie possible, nous en arrivions à nous disputer de toujours vivre dans la peur. »

L’expulsion d’Henrik Orujyan était évidemment politique. Dira-t-on que le geste de Josiane Nardi ne l’était nullement ? Elle concluait sa lettre au président : « Je vais voir mon ami 30 minutes à la maison d’arrêt chaque semaine. Ce qui devient ma seule raison de vivre. Je vous en supplie, ne restez pas insensible à cette souffrance qui me donne l’ENVIE de MOURIR. » Folie amoureuse ? Retournons plutôt la question. Qui est fou ? Et qu’est-ce qui rend fou ? Ce cas singulier est aussi le symptôme d’un mal plus général. Comment s’adapter à l’intolérable ? Peut-on être « normal » dans une société qui ne l’est pas : et à quel prix, psychique et politique ?

É.F.

Paru dans Regards n°58 janvier 2009

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?