Accueil > N°63 - été 2009 | Par Eric Fassin | 1er juillet 2009

L’Europe des identités nationales

AVANT MÊME LE VOTE DU 7 JUIN, LA CAUSE ÉTAIT ENTENDUE : LES ÉLECTIONS EUROPÉENNES N’AURAIENT ÉTÉ QUE DES ÉLECTIONS NATIONALES, EN L’OCCURRENCE « FRANCO-FRANÇAISES ».

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C’est le « rapt national de l’Europe » dénoncé par Daniel Cohn-Bendit : au moment même où « le pouvoir effectif de l’économie et de la politique échappe au cadre national » , les grandes manœuvres des présidentiables déboucheraient sur des « enfermements nationaux ». De fait, en France, la campagne européenne de 2009 aura rappelé par ses thèmes la présidentielle de 2002, avec l’insécurité, mais plus encore celle de 2007, autour de l’immigration. D’ailleurs, le membre du gouvernement le plus visible dans les médias n’aura nullement été Bruno Le Maire, chargé des affaires européennes ; il s’agit plutôt du ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, Eric Besson. Depuis sa nomination en janvier, loin de se faire discret, celui-ci est omniprésent : un peu à la manière d’un Nicolas Sarkozy.

Et si, paradoxalement, c’était justement sur ce terrain-là que se jouait aujourd’hui l’Europe ? Eric Besson le répète à l’envi, la politique d’immigration que conduit la France n’est pas une politique française : c’est une politique européenne. Et la politique que conduit la droite n’est pas davantage une politique de droite, puisque s’y retrouvent aujourd’hui les gouvernements européens de gauche comme de droite. A l’heure où même l’Espagne a abandonné son parti pris d’ouverture, pour rallier le camp européen de la fermeture, le ministre a ainsi beau jeu de faire la leçon à la gauche française, et singulièrement aux socialistes, frappant ainsi toute critique de nullité. Loin que la politique d’immigration et d’identité nationale apparaisse comme un repli hexagonal, du coup, c’est l’opposition qui semble enfermée dans une critique « franco-française ».

De fait, l’identité européenne est définie aujourd’hui, avant tout, négativement : contre la « pression migratoire ». Après la « directive retour » adoptée par le Parlement européen en juin 2008, le pacte européen sur l’immigration et l’asile signé par le conseil européen en octobre, et le sommet européen sur l’intégration à Vichy en novembre, la France de Nicolas Sarkozy semble en effet avoir imposé sa logique à l’Europe. Celle-ci n’apparaît plus comme un obstacle à l’identité nationale, mais comme son instrument privilégié ; non plus l’alibi d’une impuissance, mais la caution légitime d’une politique. Michel Barnier l’explique dans le spot télévisé de l’UMP, « le 7 juin, vous ne choisirez pas entre la France et l’Europe ; la France et l’Europe, elles vont ensemble » . Si la France peut « s’européaniser », c’est que l’Europe s’est « francisée » : ou du moins « droitisée ». Car il se pourrait bien que le président français se soit contenté d’accompagner un mouvement de fond dont les Pays-Bas et l’Italie seraient aujourd’hui l’inquiétante avant-garde.

Loin qu’elles se dissolvent dans l’Union européenne, mais aussi loin qu’elles se construisent contre elle, un peu partout en Europe, les identités nationales constituent donc aujourd’hui l’identité européenne. Il ne faut pas s’étonner qu’en dépit de la crise financière et économique, les droites et les extrêmes droites se portent si bien dans l’Union européenne. Pendant cette campagne, l’Europe semble en effet se réduire à ses frontières. Le problème, ce n’est pas seulement la contagion de cette rhétorique : rester muet sur le sujet ne vaut pas beaucoup mieux ; car se condamner au silence pour éviter le piège, c’est contribuer à son efficacité. La nature politique a horreur du vide : le discours identitaire des droites européennes s’y engouffre.

Songeons à la Turquie : on ne parle plus d’adhésion, mais d’entrée : soit un vocabulaire qui reconduit l’imaginaire politique spatialisé du dedans et du dehors. Politiquement, sans doute faut-il être hors-jeu pour oser renverser les choses, à l’instar d’un Michel Rocard qui pose désormais l’élargissement au cœur de l’Europe : si « l’essentiel est moins la pérennisation d’une identité européenne territoriale dans ses frontières d’origine que son extension géographique » , et s’il « ne s’agit plus de construire une nation européenne mais de contribuer à rapprocher les peuples » , alors, « c’est justement parce que la Turquie est musulmane, et non en dépit de sa religion, que nous avons intérêt à ce qu’elle intègre l’Union européenne » .

A rebours de cette vision, tout se passe comme si, en France et ailleurs, l’identité nationale devenait, par défaut, l’identité européenne. L’Europe s’est bâtie sur l’effacement des barrières ; mais contre « l’entrée de la Turquie », et contre « la pression migratoire », faute d’un nouveau projet politique, l’Europe se définit au contraire aujourd’hui par ses frontières. É.F.

Paru dans Regards n°63, été 2009

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