Accueil > N° 68 - janvier 2010 | Par Eric Fassin | 1er janvier 2010

L’identité nationale, c’est trop

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//« C’est jamais trop quand c’est bien »// : Blaise, le poussin masqué de Claude Ponti, pourrait donner sa devise au sarkozysme. Avec l’immigration, on n’en fait jamais trop ! Et si le « grand débat » sur l’identité nationale venait démentir cet optimisme ? Loin de répéter le succès de 2007, ouvrira-t-il 2010 sur un échec du Président ?

Sans doute s’agit-il, nous dit-on, de combattre la xénophobie, et non de l’alimenter. Exemple : le maire UMP de Gussainville déclare : « Je pense qu’il est temps qu’on réagisse parce qu’on va se faire bouffer ! Il y en a déjà 10 millions qu’on paye à ne rien foutre ! » Jean-François Copé refuse pourtant de crier au dérapage : « On va libérer la parole. Point. Et moi, j’estime que ces sujets, c’est parce qu’on n’en a pas parlé pendant trop longtemps... » Bref, libérer la xénophobie nous libérera de la xénophobie.

Poussé à l’extrême, ce raisonnement audacieux s’avère fragile. « Si à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait entrepris de s’interroger sur ce qui fonde réellement l’identité allemande , spécule Christian Estrosi, peut-être aurions-nous évité l’atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne. » Serions-nous menacés par le fascisme ? Ou bien le ministre de l’Industrie en fait-il trop ?

La machine politique se dérègle. On s’en est rendu compte le 4 décembre, au colloque de l’Institut Montaigne (« Qu’est-ce qu’être français ? »). Nicolas Sarkozy, qui s’était d’abord invité, a préféré déléguer son courage à François Fillon, comme naguère pour fuir le courroux des maires. Quant à Eric Besson, il s’est vu interpeller sur sa propre identité par un « Français de souche »  : « Yassine Belattar, républicain et musulman » , « né à Conflans-Sainte-Honorine » , et « petit-fils de tirailleur » . « Vous êtes né au Maroc, vous êtes arrivé en France à 17 ans. » Donc, « quelle est votre définition d’être français, puisque vous êtes arrivé après les autres ? » Au jeu de l’origine, rira bien qui rira le dernier...

Nicolas Sarkozy, dans Le Monde du 9 décembre, tente donc de reprendre la main, avec une devise alternative : on ne change pas une équipe qui gagne. En matière d’identité nationale, assez parlé d’immigration ; et si l’on revenait à l’islam ? Car depuis 1989, le débat récurrent sur le voile islamique offre des ressources apparemment inépuisables. Même la loi de 2004 contre les signes religieux ostentatoires n’y a pas mis fin : grâce à la burqa, voilà le débat relancé. Sans doute le Président part-il cette fois du référendum suisse contre les minarets ; mais sa mise en garde emprunte la même rhétorique : « Chacun doit savoir se garder de toute ostentation. »

Nicolas Sarkozy compte ainsi renouveler le succès d’une stratégie qui remonte à 2005. Après le référendum sur le Traité constitutionnel européen, sa réponse au « non » des Français, c’était l’immigration « subie » : dès juin, il l’expliquait à l’UMP. Il fallait détourner la colère populaire du « plombier polonais » vers la famille immigrée : autrement dit, de l’économie vers l’identité nationale. « Ne pouvant changer les peuples, il fallait changer d’Europe. » Effectivement, l’Union européenne se présente depuis lors comme le garant des identités nationales contre la « pression migratoire ».

Après le référendum suisse, la comparaison est explicite : « Ce qui vient de se passer me rappelle comment fut accueilli le rejet de la Constitution européenne en 2005. » D’où la même stratégie populiste : « le mépris du peuple finit toujours mal » , écrit-il en écho à Christian Estrosi. « Comment s’étonner du succès des extrêmes quand on ne prend pas en compte la souffrance des électeurs ? » Et de répondre par le mépris pour « le malaise de certains intellectuels, sociologues ou historiens »  : comme si le peuple ignorait le sens critique...

L’islam est ici pensé sur le modèle de l’immigration, puisque, s’il faut « respecter ceux qui arrivent » , en retour, il convient de « respecter ceux qui accueillent » . Le musulman doit « faire siennes l’égalité de l’homme et de la femme, la laïcité, la séparation du temporel et du spirituel » . Comme à l’immigré, lui fera-t-on signer un Contrat d’accueil et d’intégration dans une France « où la civilisation chrétienne a laissé une trace aussi profonde, où les valeurs de la République sont partie intégrante de notre identité nationale » ? Ainsi, refuser la « provocation » des minarets, c’est s’inscrire dans le paysage, recouvert d’un « manteau d’églises », de la « laïcité positive ».

Remplacer l’immigration par l’islam, c’est s’écarter de la xénophobie : désormais, le problème serait parmi nous. Mais si c’est au nom de la culture française qu’on l’assigne à une « humble discrétion » , alors, il faudra bien parler, même s’il s’agit d’une religion, d’une racialisation de l’islam, en même temps que de l’identité nationale. É.F.

Paru dans Regards n°68, janvier 2010

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