Accueil > N°64 -septembre 2009 | Par Eric Fassin | 1er octobre 2009

La conscience du préfet et l’inconscient du ministre

PAUL GIROT DE LANGLADE EST « UN HOMME BLESSE ». LE CONSEIL DES MINISTRES DU 9 SEPTEMBRE

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met à la retraite d’office ce préfet visé par une plainte pour « injures publiques à caractère racial » . Le 31 juillet, excédé par un contrôle de sécurité à l’aéroport d’Orly, il aurait explosé : « On est où là, on se croirait en Afrique » , avant d’ajouter : « De toute façon, il n’y a que des Noirs ici. » Le préfet ne comprend pas:jusqu’à présent, ses attaques répétées contre les gens du voyage ne lui avaient pas valu un tel désaveu politique.

Ainsi de tels mots : « Je n’ai pas de tendresse particulière pour ces gens-là. Ils vivent à nos crochets, de la rapine aussi, tout le monde le sait. » Loin de les nier, le préfet a toujours revendiqué ces propos en toute conscience : « c’est la triste réalité » , et « les Français attendent de nous autre chose que des propos angéliques » . Or, malgré les poursuites judiciaires, les politiques lui manifestaient alors leur soutien. Nombre d’élus locaux avaient signé une pétition de soutien, remise au président de la République fin 2007. Et tout en refusant de donner « le sentiment que c’est l’ensemble des Rroms ou des gens du voyage qui sont malhonnêtes » , Nicolas Sarkozy s’interrogeait en réponse : « Comment se fait-il que, dans certains campements illégaux où tout le monde vit avec le RMI, on ait des voitures que ne pourra pas se payer un homme ou une femme qui travaille dur ? » Quant à Brice Hortefeux, interrogé sur les expulsions de Rroms pourtant devenus européens, n’avait-il pas ironisé sur les idéalistes pour qui « il n’y aurait que des citoyens honnêtes, propres » ?

Pourquoi, soutenu hier, Paul Girot de Langlade est-il aujourd’hui « lâché » par le gouvernement ? Son « franc-parler » n’attirait pas les foudres du pouvoir tant qu’avec les Rroms il parlait d’immigration. Et si ses propos sur l’Afrique et les Noirs ne sont plus tolérés, c’est que leur juxtaposition rompt le cordon sanitaire entre mesures xénophobes et propos racistes. Or Nicolas Sarkozy affiche la générosité pour la diversité en contrepartie de la sévérité contre l’immigration « subie » . Ce qu’on reproche donc au préfet, c’est de jeter le doute sur la réalité d’un distinguo qui définirait aujourd’hui la droite « moderne » .

Celui-ci se défend tant bien que mal : « je ne suis pas raciste » , mais à Orly, « c’était n’importe quoi » , « le bordel le plus complet » . D’ailleurs, « j’ai eu peur, car il y a eu comme un effet de meute » ... Il reconnaît donc avoir protesté : « « Avec une gestion pareille, on se croirait en Afrique. » Mais j’aurais pu aussi bien dire, si le contrôle s’était passé de façon rigoureuse, on se croirait en Asie ou en Amérique. » En revanche, il nie avoir parlé de Noirs. On n’en retient pas moins que la couleur des agents de sécurité lui rappelle l’Afrique. Or ce manque de « modernité » politique est d’autant plus embarrassant qu’on lui avait confié la coordination pour la Réunion des Etats généraux de l’Outre-mer : il importe tout particulièrement de n’y pas confondre les Français de couleur et les immigrés africains.

L’accusé tente de retourner l’accusation, et crie au complot : l’ancien ministre de l’Immigration, devenu ministre de l’Intérieur, chercherait à « se refaire à bon compte une virginité de parfait antiraciste » . « Pauvre homme » , rétorque Brice Hortefeux : avant d’être à son tour au centre d’une polémique : à l’université d’été de l’UMP, le 5 septembre, le ministre s’était joint aux échanges de plaisanteries fines autour d’un jeune Arabe du parti. Celui-ci « mange du cochon et boit de la bière »  ? « Il ne correspond pas du tout au prototype ! » N’est-ce pas « stéréotype » ? La suite éclaire le lapsus : « Il en faut toujours un. Quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. » La diffusion des images sur Internet multiplie les appels à la démission, selon la « jurisprudence Girot de Langlade » . L’ironie de la situation n’échappe pas au préfet déchu : « Je ne suis pas le plus raciste des deux. »

L’inconscient du ministre aurait-il trahi publiquement son racisme privé : soit, derrière les beaux discours, l’hypocrisie d’une droite soi-disant « moderne » ? Renversant la perspective, on fera plutôt l’hypothèse d’un inconscient politique. En matière d’immigration, ce que révèlent aujourd’hui les « dérapages » à répétition des hommes politiques, tel Eric Besson parlant dès sa nomination d « invasion » , c’est la vérité, non de ce qu’ils sont mais de ce qu’ils font. Ainsi, la « xénophobie d’Etat » est plus le résultat que la cause de la politique d’immigration. Il n’est pas davantage besoin d’imputer aux « gaffeurs » un racisme a priori  : il suffit de constater un racisme en effet, que produit la politique d’immigration, et que disent les lapsus. É.F.

Paru dans Regards n°65, octobre 2009

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