Accueil > N° 59 - février 2009 | Par Eric Fassin | 1er février 2009

La diversité, c’est nous !

« La diversité, à la base du pays, doit se trouver illustrée par la diversité à la tête du pays. »

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Le discours de Nicolas Sarkozy, le 17 décembre 2008, se veut la réponse française à l’élection américaine de Barack Obama. Yazid Sabeg, nommé à cette occasion Commissaire à la diversité et à l’égalité des chances, avait d’ailleurs publié le 8 novembre, dans le Journal du dimanche , un « manifeste pour l’égalité réelle », avec des signatures de gauche comme de droite : « oui, nous pouvons » . Le « contraste cruel » entre l’Amérique et la France souligne « les manquements de la République » . D’où sa proposition, « soumettre les partis politiques à un pacte national de la diversité » .

Nicolas Sarkozy la reprend à son compte. En effet, « quelle peut être la légitimité d’une classe politique dans laquelle une bonne partie de la population ne se reconnaît pas » Pour la « majorité » , c’est d’ailleurs une question d’intérêt bien compris : « Permettre à la diversité de s’exprimer au niveau de nos élites, c’est assurer les conditions de la sécurité, de la prospérité et de la tranquillité pour ceux qui n’appartiennent pas à des minorités mais qui sont intéressés à ce que ces minorités se sentent intégrées. »

Son discours reprend également les conclusions sur la diversité du rapport que lui remet Simone Veil le même jour. Si la commission qu’elle préside se déclare favorable aux « statistiques ethniques » pour mesurer les discriminations, elle refuse, pour les combattre, d’introduire en France une discrimination positive fondée sur des critères raciaux, jugés étrangers à la culture juridique française. En outre, les Etats-Unis ne s’en éloignent-ils pas aujourd’hui ? Et de citer le discours de Barack Obama sur la race, à Philadelphie :pour n’en retenir toutefois que l’évocation de la « rancœur » blanche, et non l’analyse de la « colère » noire.

Comment concilier ces deux logiques, apparemment contradictoires ? Barack Obama est invoqué dans les deux cas, mais tantôt pour préconiser la diversité en politique, et tantôt pour défendre la « color-blindness » contre tout critère racial. Carla Bruni-Sarkozy fournit la solution, au moment d’afficher son soutien au « manifeste pour l’égalité réelle ». Elle tombe d’accord sur le constat (le « blocage » des élites), et sur l’objectif (le « volontarisme » ). « La reconnaissance des cités par le pouvoir ne suffit pas. Les gens des cités doivent devenir le pouvoir, eux aussi, à leur tour ! » Certes, « Fadela est ministre, c’est une avancée formidable. Mais elle n’a pas été élue, et c’est notre limite » .

Toutefois, la première dame fait preuve « d’indulgence pour la France, qui est prête à bouger » . Selon elle, « la France est un pays ouvert, et l’étrangère que j’étais peut vous le confirmer. Pas seulement l’étrangère, mais aussi l’épouse du Président » . Certes, « mon mari n’est pas Obama. Mais les Français ont voté pour un fils d’immigré hongrois, dont le père a un accent, dont la maman est d’origine juive, et lui a toujours revendiqué être un Français un peu venu d’ailleurs » . Je sais bien, mais quand même. « Il ne ressemble pas aux élites françaises traditionnelles et ça n’a rien empêché... » En outre, « personnellement, je ne corresponds pas au profil type de la première dame ! Je suis une artiste, née italienne » ...

Promouvoir la diversité, ce n’est donc pas seulement répondre (implicitement) aux critiques de la xénophobie d’Etat, en revendiquant le « métissage ». C’est aussi se démarquer (explicitement) des « élites françaises traditionnelles ». Le 7 octobre, Nicolas Sarkozy avait ainsi opposé la Garde des sceaux, issue de la diversité, aux magistrats, tous semblables : « comme des petits pois »  : « mêmes origines, même formation, même moule, la tradition des élites françaises, respectables, bien sûr, mais pas assez de diversité » . Et de se féliciter du choix de Rachida Dati : « J’ai bien fait, parce que si la diversité ne vient pas par le bas, il faut que je l’impose par le haut. » En effet, « si je veux pouvoir être sévère avec les voyous dans un certain nombre de quartiers, il faut aussi qu’il y ait des symboles comme Rachida » . La diversité (symbolique) n’est donc pas seulement une garantie d’ordre ; elle cautionne la répression des désordres.

Comment se faire le chantre de la diversité, sans prendre en compte les critères raciaux ? La critique des élites « blanches » justifie une diversité d’exception : souverainement, le président la choisit, et le couple présidentiel l’incarne. Ses adversaires méprisent en lui la vulgarité du « parvenu » ? Nicolas Sarkozy en profite pour revendiquer un statut de « paria » parmi les élites. Faute d’ouvrir vraiment la société aux minorités visibles, il joue sur les symboles politiques, avec des « parias » exemplaires :à commencer par le couple présidentiel, comme pour dire : « La diversité, c’est nous ! »

É.F.

Paru dans Regards n°59 février 2009

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